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La littérature haïtienne

« La littérature haïtienne est la plus vénérable et a longtemps été la plus riche des littératures ultramarines en langue française » (Léon-François Hoffman). Bien que la population haïtienne soit de langue créole et que la langue française, « butin » de la guerre d’indépendance, ne soit parlée que par une minorité d’Haïtiens, les écrivains haïtiens de langue française sont nombreux, et de plus en plus célèbres, comme le montrent les nombreux prix littéraires qu’ils obtiennent ces dernières années. Comme pour les peintres, il n’est pas possible de les citer tous !

Dès 1804, les premiers ont écrit des livres sur l’histoire de leur pays : Pierre Flignaud, Pompée Valentin, Juste Chanlatte, Beaubrun Ardouin. Puis tout au long des 19e et 20e siècles, pièces de théâtre, poésie, essais et romans ont vu le jour : Julien Lhérisson s’est rendu célèbre par son roman « La famille des Pitite-Caille », Jean Price-Mars par ses poèmes, Jacques Roumain par ses romans dont le plus célèbre est « Les gouverneurs de la rosée », Jacques-Stéphen Alexis par sa quadrilogie romancée « Compère Général Soleil, Les arbres musiciens, L’Espace d’un cillement, Romancero aux étoiles », mais dont la carrière si prometteuse a été interrompue par les balles de Duvalier ; René Depestre, connu pour son premier roman « Hadriana dans tous mes rêves », mais qui vit en exil en France ; Frankétienne, le démiurge du langage, qui mêle créole et français dans sa « spirale » langagière ; Jean Métellus, médecin et poète ; Anthony Phelps le poète ; Lionnel Trouillot, romancier et dramaturge ; Gary Victor, le chantre des sociétés secrètes du vaudou ; Dany Laferrière, qui vit au Canada et qui a obtenu l’an dernier le prix Médicis pour son roman-poème « L’énigme du retour ».
 

Sans oublier la tradition des contes, et la conteuse haïtienne célèbre en France, Mimi Barthélemy.

La littérature haïtienne dans une dynamique d’émancipation

Le pays d’Haïti est le fruit d’origines multiples : d’abord, pays de tribus indiennes, parmi lesquelles les Taïnos, accaparé ensuite par les colons espagnols, puis français, Haïti s’est progressivement construit en nation, grâce, en particulier, au combat libérateur de sa population d’origine africaine, majoritairement esclave et affranchie.


Haïti est donc une jeune nation qui s’est récemment imposée sur la scène politique mondiale grâce à son acte d’indépendance de 1804. Et l’histoire de la littérature haïtienne est étroitement liée aux convulsions d’une recherche d’identité, d’une quête de racines, engagée par la société toute entière afin d’asseoir une souveraineté nationale.

Progressive prise en compte des « valeurs populaires »


Les valeurs de départ, incarnées par « les élites » sont naturellement celles que véhicule le monde moderne occidental : instruction dans les langues et religion (catholique) dominantes ; quête de confort par l’emploi, l’enrichissement ; maîtrise de la santé et de la sécurité qui passe par l’industrialisation croissante au détriment des valeurs rurales.


Or, très tôt, les dirigeants haïtiens et surtout les intellectuels, de Boirond-Tonnerre, aux frères Nau et Ardouin en passant par Tertulien Guilbaud jusqu’à Beauvais Lespinasse, qui maîtrisaient parfaitement la langue française, ont pris conscience du fossé qui les séparait de plus en plus de leurs concitoyens majoritairement d’origine rurale. Les difficultés de gouvernance et la force des préjugés raciaux et/ou de classes empêchaient cette population d’avoir accès aux progrès du monde moderne que promettaient toujours les dirigeants.


Dès cet instant, les écrivains ont su que la conquête de la dignité du peuple haïtien passait par la récupération de sa langue : le créole et la valorisation de mœurs propres à l’univers rural (travail agricole, loisirs, protections, sécurités, croyances, rêves et espérances qui relèvent des mœurs paysannes). Pour autant, cette dynamique n’excluait pas les tendances au mépris des classes dites « inférieures » ni la puissance des préjugés racialistes.
 

Une littérature du « nous »


C’est ainsi que la littérature haïtienne s’est peu à peu distinguée de la littérature modèle, la française, par le traitement de thématiques propres comme le patriotisme et la glorification des héros des guerres d’indépendance : Toussaint Louverture, Jean-Jacques Dessalines, le roi Christophe, Pétion, etc. ; l’élaboration de mythes fondateurs comme dans Stella (1859) d’Emeric Bergeaud, premier roman haïtien. La thématique du « préjugé de couleur » est constante dans les pièces de théâtres, poèmes et romans : « Le Fils du Noir », « Choucoune » d’ailleurs écrit en créole, poèmes d’Oswald Durand ; et même des romans, dits exotiques parce que le cadre se situe hors d’Haïti, comme Francesca (1873) de Demesvar Delorme ou La Chercheuse (1880) de Louis-Joseph Janvier, ou Le Damné (1877) évoquent les problèmes d’amour en lien avec les préjugés raciaux. La quête de la loi, de repères est inscrite dès le premier roman haïtien. Ces préoccupations moralisatrices se manifestent à travers la prédilection pour les fables, les proverbes, les contes hérités de la tradition créole. C’est ce qui va justifier le large emploi du pronom « nous » dans bon nombre d’essais et surtout de romans.


Une littérature du métissage linguistique


La période romantique entre 1836 et 1885 voit se développer l’évocation de la couleur locale : scènes populaires dans les villes, le travail des champs et les mœurs paysannes, le thème du vaudou…, même si le travail d’écriture manque souvent d’authenticité, restant trop proche du regard ethnographique, ainsi que le reconnaît un certain journaliste de L’Union du 17 août 1837 : « La langue française dans nos écrits a toujours l’air d’une langue acquise : un des bienfaits de la civilisation sera de la naturaliser chez nous. » Ainsi est enclenché le processus du métissage linguistique, quand bien même tous les écrivains ne s’engageraient pas dans cette option, loin s’en faut. Mais le débat est lancé.
Pendant les périodes de La Ronde et de la Nouvelle Ronde (1885-1925), le débat fait rage entre les tenants d’une langue d’écriture fidèle aux modèles français, comme le souhaite le grand poète Etzer Vilaire (ou Georges Sylvain d’ailleurs) qui craint de voir se développer « un langage bâtard qui n’est ni tout à fait du créole ni surtout du français », soucieux d’écrire dans une langue capable de traduire des sentiments universels ; et les adeptes de la transformation de la langue française ou du tout créole : ainsi voient le jour les romans de Frédéric Marcelin (Marilisse, 1903), de Justin Lhérisson (Zoune chez sa Ninaine) ou de Fernand Hibbert (Séna, 1905), dont la structure s’inspire d’une forme de discours dialogué créole appelé « audience ». Grâce à cet emprunt, le roman gagne en force comique et en vitalité. Durant cette période (1884-1889), de grands débats sur les questions sociales et de souveraineté nationale, sur les problèmes de l’agriculture et de l’instruction sont portés par des essayistes de grand nom comme Louis-Joseph Janvier, Anténor Firmin et Hannibal Price, qui sont d’ailleurs réputés pour avoir développé un argumentaire anti-raciste ; ces débats sont relayés par des périodiques de renom entre 1895 et 1912 : La Ronde, La Jeune Haïti, Haïti littéraire et sociale, Haïti littéraire et scientifique…


Ensuite, la période de l’Indigénisme, suivie de celle des griots (1925-1975) sera féconde en inventions linguistiques et littéraires.


Meurtris par l’occupation américaine (1915-1935), de nombreux intellectuels haïtiens se sont engagés dans la résistance, du moins morale, au travers d’œuvres à tonalité patriotique, susceptibles de réveiller la conscience nationale. Ainsi parla l’oncle (1928) de Jean Price-Mars est un essai scientifique et didactique (ethnographique, sociologique, anthropologique…) qui a marqué l’époque, car il réconcilie toutes les composantes de la réalité haïtienne, y compris les plus contradictoires, et favorise pour chaque Haïtien une meilleure acceptation de son « moi ». Jean Price-Mars a apporté sa contribution à la culture du « métissage ». Par une démarche rationnelle et scientifique, il a tenté d’éradiquer la honte inhérente à la perception négative qu’on a des univers ruraux et africains à l’époque. Cette période voit la fondation du premier parti communiste haïtien (1934) et la création du Bureau d’Ethnologie (1941) par le poète Jacques Roumain. Un philologue haïtien, Jules Faine, fait paraître le fruit de ses recherches : Philologie créole (1936), Le Créole dans l’univers (1939). Il faut noter également l’influence des mouvements Surréaliste et de la Négritude : André Breton et Aimé Césaire sont venus en Haïti encourager les écrivains qui les ont favorablement reçus. Ces mouvements ont inspiré des tendances littéraires typiquement haïtiennes, comme le « réalisme merveilleux » initié par J.-S. Alexis ou le « spiralisme » initié par René Philoctète, Jean-Claude Fignolé et Frankétienne.


Bon nombre d’écrivains optent pour une langue française de plus en plus travaillée par le souffle, le rythme et les images de l’oralité créole. L’identification de l’écrivain à son héros populaire de fiction est mieux perceptible : un texte plus affectif qui peut parfois donner lieu à de bonnes réussites : Gouverneurs de la rosée (1944) de Jacques Roumain, Les Semences de la colère (1949) d’Anthony Lespès, Parias de Magloire Saint-Aude, bien des romans de Jacques-Stéphen Alexis. Même si certains écrivains, comme Léon Laleau, puis plus tard le poète Bonnard Posy, Alix Mathon, ou Jean Brierre plaident pour un traitement classique du français, selon les règles de l’ancienne métropole, beaucoup parmi eux, comme Emile Roumer, Félix Morisseau-Leroy (Diacoute en créole) ou Franck Fouché militeront pour la production d’œuvres en créole et bilingues.


Une littérature tiraillée entre le désir de satisfaire le lecteur local et celui de satisfaire le lecteur étranger
En Haïti, les écrivains se sont toujours sentis frustrés de ne pouvoir être véritablement appréciés par la majorité de leurs compatriotes qui ne savaient pas plus lire le français que le créole. Pas de maisons d’édition à proprement parler, certes des imprimeries, mais la publication à compte d’auteur est ruineuse. Tout ce contexte incite l’écrivain à se faire éditer à l’étranger, avec les contraintes, les concessions que cela suppose, car la maison d’édition française, québécoise, suisse ou belge recherche le profit en essayant de satisfaire le plus grand nombre de lecteurs francophones. Il faut reconnaître que cette édition à l’étranger est stimulante pour l’écrivain, ravi d’accroître internationalement son audience, mais d’une certaine façon également parmi ses compatriotes ; l’auteur est aussi encouragé à produire toujours davantage.


La dictature de François Duvalier dès les années 1965, même si elle n’a pas véritablement tari l’inspiration des écrivains, elle a réduit à néant leur liberté d’expression. C’est ainsi que beaucoup d’entre eux se sont partiellement ou totalement exilés soit au Canada (éventuellement aux Etats-Unis), soit en France, soit en Belgique. Ainsi ont-ils pu se faire éditer plus facilement : Amour, Colère et Folie (1968) de Marie Vieux-Chauvet, Moins l’infini (1972) et Mémoire en Colin-Maillard (1976) d’Anthony Phelps, Le Huitième jour (1973) de René Philoctète, Les Chiens (1961) de Francis-Joachim Roy, Compère général Soleil (1955) et L’Espace d’un cillement (1959) de Jacques-Stéphen Alexis. Les écrits du poète René Depestre ont également bénéficié d’une grande promotion à partir de son exil. Les œuvres de Roger Dorsinville ont été éditées à partir de son expatriation. Ainsi en est-il également de Jean Métellus dont presque tous les romans ont été publiés par Gallimard. Ces derniers temps les maisons d’éditions se font plus offensives et éditent plus volontiers des écrivains installés dans leur pays d’origine : Frankétienne, Gary Victor, Lyonel Trouillot, Yanick Lahens, etc.


L’exil, l’expatriation contribuent à modifier les données de la création littéraire haïtienne qui a tendance à se diversifier toujours davantage. A partir de 1980 domine une liberté de création. Les écrivains haïtiens, selon leur rapport au créole, selon les lieux où ils ont choisi de vivre, selon leur rapport à leur environnement social ou à la patrie, individualisent leur parcours de créateurs, donnant naissance à des styles de plus en plus variés.


Le nombre d’auteurs haïtiens francophones est en constante augmentation ainsi que, sans commune mesure néanmoins, le nombre d’auteurs haïtiens créolophones qui, pour les publications bilingues, tentent de s’associer avec des créolophones d’autres lieux géographiques (Martinique, Guadeloupe, La réunion).


Anne Marty
Docteur ès Lettres
 

Auteure de :


- Le Personnage féminin dans les romans haïtiens et québécois de 1938 à 1980 : traitement et signification, A.N.R.T. (Thèse à la carte), Presse du Septentrion, Villeneuve d’Ascq (59), 1997
- Haïti en Littérature, La Flèche du temps/Maisonneuve et Larose (Servédit), Paris, 2000