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11/05 Haiti-Diaspora/France : Entre une multiplicité désagrégeante et une dispersion désengageante

 

Tribune par François-Frantz CADET *, Responsable du Relais de la Fondation Max Cadet à Toulouse et Secrétaire du Collectif Haiti de France

Soumis à AlterPresse le 2 mai 2011

Multiple car d’origines diverses ; éparse car pas toujours recensée, comptabilisée et identifiée et dispersée car éparpillée sur le territoire métropolitain, malgré la grosse concentration en Ile de France, la diaspora haïtienne de France n’a pas l’apparence d’une communauté car elle n’est pas assez soudée autour d’une solidarité affirmée, ni unie autour d’idéaux communs et ni coopérative avec des projets communs.

Cette diversité qui prend source, - dans les causes et les moments d’émigration, dans les étapes transitoires à la présence sur un territoire français, dans les origines socioprofessionnelles et dans les possibilités d’intégration sociale, - procure à cette diaspora des caractéristiques difficiles à préciser. Néanmoins elle se distingue, pour une minorité agissante, par ses aptitudes à s’intégrer et sa soif d’apprendre et ce, matérialisé par les parcours brillants de ses intellectuels grâce à la portée culturelle de son expression artistique, grâce au choix de citoyenneté de certains de ses ressortissants impliqués dans la vie sociale, économique et politique de leur département ou région d’accueil et grâce à cette reconnaissance qui leur est accordée dans le concert de la francophonie.

Il y a actuellement 40 000 à 50 000 Haïtiens en situation régulière en France métropolitaine selon les évaluations officielles des autorités françaises publiées dans le "Document cadre de partenariat France-Haïti 2008-2012", qui calcule les flux migratoires entre les deux pays. Beaucoup de démographes et de statisticiens situent le nombre réel des haïtiens en France métropole, immigrés clandestins compris, entre 80 000 et 90 000.

La grande majorité de la communauté haïtienne vit en métropole et réside en priorité en Ile-de-France. Sachant que bon nombre de villes universitaires françaises abritent des niches d’haïtiens diplômés, installés professionnellement, à charge familiale et apportant un soutien financier à des proches restés au pays, il aurait été bien de pouvoir les présenter et montrer les actions de solidarité qu’ils conduisent souvent à travers des associations franco-haïtiennes en faveur du peuple haïtien. Le Collectif Haïti de France qui développe une politique de reconnaissance de ses acteurs associatifs et de mutualisation de leur compétences, les a recensés à Angers, Bordeaux, Grenoble, Lille, Limoges, Lyon, Marseille, Montpellier, Nantes, Rennes, Rouen, Strasbourg et Toulouse. Cette fédération d’associations à pu réunir à l’automne 2010, plus d’une centaine de leurs représentants autour d’un thème « Des projets et des Hommes : pour un partenariat constructif en Haïti ». A ce séminaire étaient aussi associées : la PAFHA (autre regroupement d’associations franco-haïtiennes), les Associations d’ haïtiens de Guyane, de Guadeloupe et de Martinique et deux d’Haïti : le GARR et le CRESFED.

Des 300 associations haïtiennes dénombrées sur le territoire français, le CHF en fédère près de 100 éparpillées sur le territoire français tandis que la PAFHA rassemble davantage de ressortissants haïtiens parmi ses 50 associations membres dont les sièges sont en grande majorité à Paris ou dans sa grande couronne. Lors de ses Portes-Ouvertes annuelles qui rassemblent plus largement les membres de la communauté haïtienne et leurs associations, la PAFHA offre à la diaspora l’occasion de présenter leurs actions et de se manifester artistiquement.

Actuellement les Haïtiens présents en Guyane française , en Guadeloupe et en Martinique avoisinent les 22 000. C’est probablement bien plus en comptant l’immigration clandestine. Dans ces départements, les Haïtiens constituent la communauté étrangère statistiquement la plus importante, en raison de la proximité géographique. Cette diaspora souffre des difficultés socio-économiques que connaissent les minorités migrantes qui ne sont toujours pas les bienvenues sur ces territoires. C’est pour tenter d’atténuer les difficultés de cette frange de la diaspora que les associations membres de la PAFHA et du CHF ont parmi leurs objectifs celui de défendre les droits humains des haïtiens en situation de rejet sur des territoires étrangers.

Ces dernières années, le gouvernement français a expulsé un grand nombre d’Haïtiens, notamment de la Guadeloupe et de la Martinique. Depuis le tremblement de terre d’Haïti de 2010, le gouvernement français a suspendu les expulsions et beaucoup d’associations ont aidé les haïtiens en situation régulière ont monté des dossiers pour solliciter le regroupement familial qui leur était jusque là, trop fréquemment refusé.

La situation de post-séisme de 2010, a vu une montée en puissance des associations franco-haïtiennes animées par des cadres d’origine haïtienne. Ces acteurs du soutien à Haïti fondent leur intervention sur leur capacité à agir dans les secteurs de santé médicale, soins dentaires, éducation, énergie, agriculture, action culturelle etc. Citons quelques exemples : l’Association GAMAH (Groupe d’Appui Médical A Haïti) intervenant dans le département de Nippes ; les Médecins amis d’Haïti de Bordeaux intervenant dans la Grande Anse, la Communauté Haïtienne de Lille par son distribution de soins médicaux à Jacmel, Cité Soleil P-au-P et Hôpital de Gros Morne ; le Relais de la Fondation Max Cadet à Toulouse par une offre de Soins dentaires au Canapé-Vert P-au-P ; l’Association Haïti Futur de Paris à travers un développement de concept d’éducation grâce à l’informatique à Camp-Perrin ; le Réseau Rhône-Alpes pour Haïti par son soutien à l’ANATRAF et à des dizaines d’actions de développement local ; le Collectif 35 des Amis d’Haïti par son soutien à des communautés rurales avec : achat d’outils agricoles, reboisement, scolarisation et canalisation de l’eau ; le CHAMP en Midi-Pyrénées qui accompagne le soutien des projets d’électrification, d’éducation, de protection de l’enfance et de santé publique en Haïti ; la PAFHA pour le suivi des projets de développement local en Haïti ; le CHF par l’apport de financement à VETERIMED dans le programme « Maman Bèf » et le support au Groupe Médialternatif par la formation des pigistes provinciaux ; le Collectif 2004 Images et son réseau de valorisation de la Culture Haïtienne offrant une tribune, une scène, une maison d’édition, une salle d’expo aux artistes haïtiens.

Que l’arbre ne cache pas trop la forêt ! Les caractéristiques attribuées à la diaspora en début de propos, limitent ses actions. Nous avons dans cette diaspora, existant cote à cote, - des doux rêveurs, des émerveillés altermondialistes, des affairistes autocentrés et des révoltés inactifs - qui n’offrent pas une chance aux hommes et aux femmes d’Haïti, de séquencer et de rythmer eux-mêmes, la nécessaire rupture que doit opérer notre pays avec son passé d’incurie et de despotisme pour qu’il puisse enfin avancer vers son propre développement.

Il est à souhaiter qu’aucune diaspora ne perde ses repères spécifiques de choix d’action. Il ne faut pas qu’elle se mette à singer les acteurs du développement du pays d’accueil. Je souhaite qu’elle ne soit pas victime de ce que j’appelle : les causes exotiques de l’aliénation culturelle et des enfermements négatifs dans le communautarisme.

Il importe davantage que chaque migrant puisse, là où il se trouve :
-  Exister d’abord pour être capable d’avoir et ainsi vouloir, choisir et agir.

-  S’enraciner dans son milieu de vie pour pourvoir être citoyen.

-  Prendre sa place dans la société qui l’accueille pour se faire une identité et la garder.

-  Partager à moyens égaux, les richesses culturelles disponibles, tant en émission qu’en réception.

-  et Se Projeter dans un engagement social positif et sans faille pour prétendre être une résonance politique constructive.

Jean-Marie Théodat qui était de la délégation de la diaspora haïtienne de France au Forum de Washington en mars 2010, a choisi d’ouvrir une parenthèse dans sa vie, en abandonnant sa fonction de professeur agrégé de géographie et son poste de maître de conférences à l’Université Paris 1 - La Sorbonne. Après trente ans passés en France, il a décidé, à la suite du séisme du 12 janvier 2010, de retourner en Haïti "pour

aider à reconstruire le système éducatif". Chargé de mission de l’Agence Universitaire de la Francophonie, il tente par de multiples moyens d’offrir aux étudiants haïtiens (sans moyens universitaires) une chance de terminer leur cursus universitaire. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir un regard sur la tragédie sociale qui fait suite au drame humain. Il a formulé ses inquiétudes dans Le Monde Magazine du 8 janvier 2011, en ces termes : « Ce qui s’est passé ici en 2010 est d’une grande banalité géologique. La tragédie haïtienne n’est pas métaphysique, elle est politique. Bien avant que le tremblement de terre n’abatte les bâtiments officiels, les institutions s’étaient effondrées les unes après les autres. La prolifération de certaines Eglises est le signe de cet effondrement. Face à cette débâcle, les gens ont parfois le sentiment que sans un miracle, on ne pourra pas s’en sortir. Ce qui pour moi relève de la dépendance et de la démission face à l’ampleur de la tâche »

Nous de la diaspora ne devons pas accepter que notre absence soit comblée par des prêcheurs qui éloignent le peuple de ses obligations essentielles : extraire de la terre ses ressources, produire des richesses et s’en servir pour se loger, se nourrir et se vêtir. Sans cette prise de conscience, sans notre engagement et sans nos investissements dans les vraies valeurs qui habitent encore ce peuple, nous nous accommoderons à cet échec et nous confirmerons notre démission en refusant de participer à la refondation de sa société et à la reconstruction de son pays. Si certains trouveront des prétextes fallacieux à ce non-engagement, il est permis aux autres de croire en la réconciliation d’un Etat (certes défaillant, mais perfectible) avec son Peuple (certes en échec, mais vivant).

Je termine par un vœu (peut-être pieu) : Comme il semble à nous de la diaspora, qu’Haïti ne peut s’en sortir seule, ne serait-il pas possible que ces presque 2 milliards de soutien financier qui sont injectés annuellement dans le budget des ménages haïtiens ne disparaissent pas totalement en consommation. Pour cela nous recommandons aux gouvernants qu’une politique volontariste de soutien à l’investissement soit mise en route de façon à fournir à l’économie les moyens d’instaurer durablement une production nationale propre à fournir un revenu aux ménages.

Ceci constitue une urgence, car la diaspora conscientisée au fait de soutenir les proches, se fait vieille !

 

 


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