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A Lille, quatre Haïtiens refoulés de boîte en bar

05/04/2013

Récit Le 16 mars, quatre Haïtiens en formation à Roubaix se sont vu refuser l’accès à quatre boîtes de nuit, quand leurs amis blancs ont pu entrer. Ils ont décidé de rendre l’affaire publique.
Par HAYDÉE SABÉRAN

Ils sont noirs, haïtiens, ils ont été refoulés à l’entrée de quatre discothèques et bars de nuit à Lille, le même soir. A chaque fois, leurs amis blancs, entrés sans problème, sont ressortis les rejoindre sur le trottoir. C’était le 16 mars au Latina Café, à la Boucherie, au Network, à l’Entrepôt. Les quatre Haïtiens - deux policiers, un psychologue et un assistant social - sont en formation à l’Ecole nationale de la protection judiciaire de la jeunesse (ENPJJ) de Roubaix pour créer le premier centre éducatif fermé dans leur pays.

Abasourdis, avec leurs amis éducateurs-stagiaires de la PJJ sortis avec eux ce soir-là, ils reviennent sur les faits : «On se connaissait depuis dix jours, on avait sympathisé. C’était leur dernier week-end avec nous. On a voulu leur montrer Lille la nuit, raconte Marion Schmidt. C’est nous qui avons insisté. On culpabilise de leur avoir fait subir ça.»

«Pointé du doigt»

La soirée commence à minuit. Ils sont douze, direction le Latina Café. Le vigile bloque tous les Haïtiens, laisse entrer les Français. Junior Desruisseaux, un des deux policiers haïtiens, précise : «Un agent de sécurité m’a personnellement pointé du doigt.» A l’intérieur, Marion Schmidt demande à voir le patron. « Il m’a dit : "Ouais, ouais, la discrimination, bla-bla !" Et puis un employé m’a dit qu’ils ne laissaient pas entrer les Noirs quand ils sont en groupe.»

Tout le monde ressort, direction la Boucherie. Là encore, les Haïtiens sont bloqués, au motif qu’ils ne sont «pas bien habillés». Au téléphone, dix jours après les faits, la patronne, Camille Carton, est scandalisée qu’on puisse la soupçonner de discrimination. «Venez à la Boucherie, vous verrez, il y a des gens de toutes origines.» C’est vrai. Pareil au Latina, à l’Entrepôt et au Network, d’ailleurs. De même qu’on peut être blanc et se faire refouler parce qu’on a une capuche. Camille Carton assure que les Haïtiens ont été refoulés parce qu’ils portaient «des baggys» et des «bonnets». Et parce qu’ils sont arrivés «à 3 heures du matin». «L’heure de pointe, un des jours les plus chargés de l’année, la Saint-Patrick. Alors on est plus sélectif. S’ils étaient arrivés tôt, à minuit ç’aurait été différent.» Il était «minuit dix, pas 3 heures», se souvient Marion Schmidt «et il n’y avait pas grand-monde à l’intérieur». Elle ajoute que les quatre hommes portaient des pantalons droits et des blousons, comme les Français du groupe, et confirme les bonnets, qu’ils ont «enlevés pour entrer». A nouveau, Marion rentre pour récupérer les Français du groupe qui avaient réussi à pénétrer dans la boîte, et tous repartent.

Au Network, le groupe se scinde. «On s’est dit que c’était peut-être la quantité qui posait problème. Cette fois, on est venu à quatre, deux Noirs, et deux Blanches». Les deux couples sont refoulés, «trop nombreux. Mais un groupe de cinq Blancs est entré sans difficulté», observe Marion Schmidt. Le patron de la boîte conteste, précise qu’il a lui-même «une tête de Maghrébin», qu’il a souffert d’être refusé à l’entrée de boîtes dans sa jeunesse et ne veut pas le faire vivre à d’autres. Un employé : «Le week-end, c’est délicat. Quand il y a du monde, on privilégie les habitués.» Pour être habitué, il faut bien commencer un jour ? «Il suffit de venir en début de semaine pour s’habituer.»

Désabusé, le groupe trouve refuge au bar le Sens , où certains connaissent le patron. «Est-ce pour ça qu’on nous a laissé entrer ? se demande Pierrot Joseph, l’assistant social. On finit par douter.» Pierre Roldy Maurice, le psychologue : «Ça ne laisse pas de traces physiques. Je ne vais pas aller dans un commissariat pour le faire constater. Mais c’est de la violence. Ça interroge sur l’image de soi.»

A 2 heures, à la fermeture du Sens, rebelote. Le groupe fait une tentative à l’Entrepôt. «L’agent de sécurité, un Noir, m’a dit tout bonnement que l’accès était refusé aux Noirs, raconte Junior Desruisseaux. Je lui ai répondu qu’il avait oublié de porter son masque blanc pour faire ce boulot.» Franck Duquesne, le patron de l’Entrepôt, qui a interrogé son portier, a une autre version : Junior Desruisseaux et Marion Schmidt ont été refoulés parce qu’ils étaient «en jogging et baskets», et le Haïtien aurait alors traité l’ouvreur d’«esclave des Blancs». La boîte et les éducateurs sont d’accord sur un point : exaspéré, le Haïtien a lâché un «fuck you». «Ça prouve qu’on a bien fait de ne pas les laisser entrer, conclut Franck Duquesne. Quand ça part dans cet état d’esprit, c’est mauvais signe.» CQFD.

Vie nocturne

L’école d’éducateurs soutient «la démarche», entreprise par ses élèves, de rendre cette histoire publique. A la mairie, Roger Vicot, conseiller de Martine Aubry sur la vie nocturne, annonce «une enquête» : «Le cas sera présenté en commission consultative de la vie nocturne, et on pourra proposer au préfet une fermeture administrative.» La municipalité veut une sanction «exemplaire». «Ce type de fait est rarement signalé. Là, on a des faits précis et étayés», constate Roger Vicot. A Lille, un nouveau collectif, Kif-Kif, recueille depuis un an des témoignages sur les discriminations à l’entrée des bars et des boîtes. Il lancera des «testings» avant l’été.

Source: http://www.liberation.fr/societe/2013/03/27/a-lille-refoules-de-boite-en-bar_891799

27 mars 2013 à 20:56


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