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SOS pour la formation des maîtres en Haïti

17/04/2012

 

SOS pour la formation des maîtres en Haïti

Par Pierre Djympson CHERY

Source : Le Nouvelliste, le 28 mars 2012

Il est partout entendu et lu que le président Joseph Michel Martelly fait de l'éducation une de ses grandes priorités. Je profite aussi de l'actualité de la réunion du 28 février 2012, tenue entre des acteurs de l'éducation à l'hôtel Le Plaza à Port-au-Prince, pour tirer la sonnette d'alarme sur la nécessité d'harmoniser et de standardiser, sans démagogie, la formation initiale des enseignants du fondamental en Haïti.
Vous êtes-vous déjà posé cette question : Comment sont formés les enseignants du fondamental en Haïti ? Si cette question se révèle apparemment simple par sa formulation, y répondre exige de voyager à travers le temps, des institutions et des programmes différents et/ou contradictoires relativement à la formation initiale des enseignants du fondamental en Haïti.

1- Formation des maîtres du fondamental

Le paysage des institutions de formation initiale des maîtres pour le fondamental est caractérisé par un imbroglio ou « mikmak » de trois (3) dispositifs de formation différents, et parfois opposés sur certains éléments : Les écoles normales d'instituteurs (ENI), les Centres de formation pour l'enseignement fondamental (CEFEF) et la FIA.

Rappel historique

Pour les situer brièvement dans l'histoire, il est à rappeler que, dans le prolongement de la réforme de Bernard et conformément aux prescrits du Plan national d'éducation et de formation (PNEF) de 1997 appelant à transformer toutes les ENI publiques en CEFEF, seules les ENI de Damiens et de Martissant ont été transformées effectivement en CEFEF de Martissant à Port-au-Prince. En conséquence, depuis 1996, le MENFP ne délivre aucune licence de fonctionnement à des ENI, mais une simple autorisation de fonctionnement . Alors, il semble qu'on veuille la disparition des ENI en dépit du fait que les CEFEF n'ont pas été installés. Aujourd'hui, il existe aussi de rares CEFEF non publics. En conséquence, le CFEF public de Martissant et les quelques CEFEFs non publiques coexistent parallèlement aux autres ENI publiques des autres départements géographiques d'Haïti. Comme pour intensifier la confusion et les enjeux, en 2008 la Banque mondiale impose la Formation initiale accélérée (FIA) officiellement « conçu pour appuyer Haïti dans son objectif d'atteindre l'Education Pour Tous (EPT) d'ici 2015 » .

Pour essayer de décrire le plus simplement possible ce paysage confus « gòg magòg » formé par les institutions de formation initiale des maîtres du fondamental, les dimensions suivantes sont priorisées : profil d'entrée, profil de sortie et curriculum, gouvernance, perspectives.

a) Profil d'entrée
Plus anciennes, les ENI publiques et non publiques accueillaient, jusqu'en septembre 2010, des élèves ayant au moins le niveau de troisième année du secondaire. Et une fois admis, les postulants sont appelés « élèves-maîtres », comme pour signifier, par cette terminologie, la prédominance des jeunes n'ayant pas encore réussi aux examens du bac II. Quant à l'unique CEFEF public, au moment des inscriptions, il exige, entre autres, le certificat de fin d'études secondaires. Pour marquer, rien que par la terminologie, la différence de niveau d'études avec ceux des ENI, les admis au CEFEF sont appelés CEFEFiens.

Quant à la FIA, elle est accessible depuis 2008 aux postulants ayant déjà décroché au moins le certificat de fin d'études secondaires. « Étudiants-maîtres » est le terme toujours employé pour faire référence aux admis à la FIA. Le gros hic dans tout ça, c'est que les autorités ont osé clamer haut et fort l'allocation financière mensuelle de 3 650 gourdes nettes à chaque étudiant. Conséquence : le programme est envahi par des universitaires diplômés (en droit, gestion, administration, comptabilité, etc.) qui se contentent de garantir les 3 650 gourdes par mois avant de se désister quand viendra le moment du stage de responsabilité en salle de classe du primaire. Qui peut espérer, par exemple, qu'un universitaire licencié en communication sociale puisse s'engager dans un poste de maître en primaire (1re à 6e A.F.) contre un salaire de moins de huit mille (8 000 00) gourdes par mois ?

C'est ainsi que, dans le souci de diminuer cet écart entre ENI et les 2 autres et sous l'influence de l'imbattable fougue et argumentation du responsable de la Direction de la formation et du perfectionnement (DFP) de l'époque, la Direction générale du MENFP a fait sortir en 2010 une circulaire ordonnant aux ENI d'exiger le certificat du bac I au moment des inscriptions pour l'année académique 2010-2011. Il est donc évident que cette différence de profil d'entrée au niveau de ces trois dispositifs de formation initiale des maîtres du fondamental (ENI, CEFEF ET FIA) complique davantage les éventuelles initiatives de mise en place d'un programme de formation initiale standardisé, uniforme et efficace.

b) Profil de sortie et curriculum
Conformément au profil d'entrée aux ENI, le ministère de l'Education nationale, de la Jeunesse et des Sports (MENJS, appellation de l'époque) a élaboré en 1989 un programme-cadre « ...qui est à la fois un instrument de gestion de l'éducation et le reflet fidèle de la politique éducative en vigueur» selon un rapport d'enquête réalisée en 2007. Ce Programme-cadre définit l'ensemble des cours à dispenser au sein des ENI en vue de former des jeunes aptes à enseigner exclusivement au niveau du primaire (1re à la 6e AF). Quant au CEFEF, il développe un curriculum plus dense à partir duquel les CEFEFiens sont habilités à enseigner au niveau des trois (3) cycles du fondamental (de la 1re à la 9e AF), conformément au voeu du PNEF.

C'est d'ailleurs dans cette optique de généraliser le fondamental complet que, avec le financement de l'Union européenne et d'autres bailleurs de fonds internationaux, plus de trente-six (36) écoles nationales ont été transformées à partir de 2006 en Écoles fondamentales d'application-Centre d'appui pédagogique (EFACAP) avec les 3 cycles du fondamental, répartis au niveau de tous les dix (10) départements du pays. Et la neuvième année fondamentale est devenue une classe d'examens officiels.
Il faut se rappeler que la FIA développe un curriculum différent des deux premiers, articulé sous forme d'un an de formation en institution suivi d'un an de formation en alternance. Ce curriculum est appliqué en vue de former des maîtres exclusivement pour les 2 premiers cycles du fondamental, comme les ENI et contrairement au CEFEF et aux prescrits du PNEF. Confusion et incohérence. Retour à l'ancien. Acquis remis en cause. Car le MENFP s'envolait déjà depuis 1998 vers la formation d'enseignants appelés à intervenir au niveau des 3 cycles du fondamental. Pourquoi l'État haïtien a-t-il accepté de revenir en arrière et d'entériner des efforts déjà consentis en acceptant l'implémentation de cette FIA?
Si la première cohorte d'entrée date de 2009, au moment où nous écrivons cet article, ces étudiants-maîtres sont encore à peine en deuxième année. La FIA représente-t-elle un enfant né avec des malformations? En attendant les résultats, de toutes les façons, il est certain que des millions sont déjà dépensés.

c) Gouvernance

Denis Moreau a déclaré haut et fort en 2007 que l'école française n'est pas gouvernée . Certains indicateurs clairs invitent à saisir en Haïti les enjeux d'une gouvernance effective du système éducatif en général et des institutions de formation initiale des maîtres en particulier. En effet, à part les 9 écoles normales d'instituteurs publiques et le CEFEF de Martissant pour une population de près de six (6) millions de jeunes âgés de plus de 18 ans, l'offre de formation initiale des maîtres est dominée à plus de 90% par le secteur privé. Ajoutez à cela, la FIA, comme dispositif de formation, est exécutée par des ENI publiques et non publiques, le CEFEF de Port-au-Prince et des facultés de sciences de l'éducation, parfois avec le même personnel pédagogique et des modes d'organisation et d'administration les uns très différents et divergents par rapport aux autres.
Qui gouverne ces trois (3) programmes de formation initiale des enseignants du fondamental ?

Au moment du lancement de la FIA, s'est manifesté une volonté indéniable de certains acteurs éducatifs tant au MENFP qu'à l'extérieur de « fermer » toutes les ENI sans implanter une alternative, escomptant que la FIA pourrait y substituer. Ceux qui s'y sont opposés, même s'ils ont administrativement payé les frais (transfert brusque du directeur de la DFP le 2 décembre 2009), ont réussi à conserver les ENI parallèlement à la FIA qui peine à graduer sa première cohorte, 4 ans après son lancement. Ainsi, la DFP continue à gérer techniquement le fonctionnement des ENI publiques et est appelée à coordonner et encadrer les ENI non publiques, conformément à la loi de 1989 et le projet de loi de 2008. En fait, cette direction, avec sa noble mission, n'a pas du tout les moyens de sa politique : manque de ressources humaines, manque de moyens logistiques et matériels, budget insignifiant ou non débloqué, etc.

Par rapport à la gouvernance du CEFEF, là encore le bât blesse. Alors que tous les documents légaux et techniques font du CEFEF un centre de formation relevant de la DFP, paradoxalement son premier responsable occupe le rang de directeur technique, au même titre que celui de la DFP. Comment un directeur (de la DFP) peut-il attendre de la subordination venant d'un homologue ? Par contre, il revient à la DFP de planifier le stage de fin d'études (la dernière session) des CEFEFiens. Le pire, depuis le 12 janvier 2012, le nouveau directeur de la DFP (2 décembre 2009-12 janvier 2010), décédé sous les décombres du MENFP, n'est pas remplacé et l'intérim est assuré, jusqu'à aujourd'hui, par un directeur-adjoint. Comment un directeur-adjoint peut-il avoir le courage d'orienter (même s'il a légalement et techniquement le droit) le travail d'un autre directeur, donc administrativement mieux placé que lui?

Selon le plan de mise en oeuvre de la FIA, le directeur de la FIA est automatiquement co-coordonnateur du bureau chargé du pilotage dudit projet et doit donc valider ou entériner toute décision relative à la FIA. Mais dans la pratique, et à partir des stratégies administratives et politiques (que je n'ai pas le temps d'énumérer ici), les membres de pilotage de la FIA se superposent (salaire, logistique, pouvoir, etc.) et décident pour la DFP. Même la documentation relative aux activités de la FIA n'est pas accessible à la DFP.
Par rapport à ces rapports effectifs entre la DFP et les trois (3) programmes de formation initiale qu'elle est appelée, en principe, à gérer, il est clair que la formation initiale des enseignants du fondamental n'est pas du tout « gouvernée », pour reprendre Denis Meuret.

d) Perspectives
Si la situation des institutions de formation initiale des enseignants du fondamental se révèle inefficace, catastrophique et confus, les quelques perspectives relatées au niveau de certains documents stratégiques liés à l'éducation ne laissent pas espérer mieux. Certes, il faut souligner que dans le document de stratégie nationale pour la croissance et la réduction de la pauvreté (DSNCRP), dans ses 4 pages (sur les 172) portant sur l'éducation et la formation, il a été prévu les actions stratégiques suivantes :
mise en place d'un dispositif de Formation initiale accélérée (FIA) d'une année pour former 2 625 élèves maîtres et 450 directeurs d'école.
Renforcement du dispositif existant de formation initiale des maîtres en créant trois nouveaux CEFEF dans les départements de l'Artibonite, du Nord et du Sud,
Transformation des 51 ENI en EFIS (Établissement de Formation Initiale Spécialisée) et en CFCM (Centre de formation continue des maîtres),
Poursuite du processus d'implantation des EFACAP en portant à 116 le nombre d'EFACAP en 2010, soit 35 en 2008, 41 en 2009 et 40 en 2010,
Formation continue de 14 000 enseignants et 2 500 directeurs d'écoles de 2008 à 2010, soit 4 000 enseignants et 700 directeurs d'école en 2008-2009 et l'ensemble des 14 000 enseignants et 2 500 directeurs d'école en 2009-2010,
Transformation des BDS en structure de coordination et de gestion de l'éducation et de la formation à l'échelle du district scolaire,
Fixation du salaire minimum de l'enseignant et du directeur d'école en fonction de leur niveau de formation,
Conception et mise en place d'un dispositif de formation initiale et continue pour les formateurs du secteur de l'enseignement et de la formation technique et professionnelle.

Le moment n'est pas opportun d'analyser la pertinence de chacune des actions stratégiques prévues dans le DSNCRP en rapport avec « la politique de requalification des enseignants et des directeurs d'école », mais il faut remarquer que l'ensemble de ces actions, à part la première se rapportant à la FIA, sont clairement en conformité avec le PNEF et les besoins décrits plus hauts dans notre texte. Par contre, quatre ans après, ces belles perspectives prometteuses s'effacent et sont remplacées par du flou et du vide, sinon de la confusion la plus intense. Par exemple, le Fameux Pacte du GTEF fait ce diagnostic :

« La question aujourd'hui est de savoir quel dispositif mettre en place, d'une part, pour assurer efficacement la formation initiale et continue des enseignants à tous les niveaux du système éducatif, et attirer, d'autre part, plus de gens vers cette carrière souvent identifiée comme peu valorisante et très difficile. »

Étonnant. Les auteurs de ce fameux Pacte n'ont-ils pas pris connaissance de ces actions très concrètes déjà prévues dans le DSNCRP ? Ou bien ce questionnement est-il une stratégie bien calculée pour aboutir, à chaque fois, à des forums et des plans d'action sans jamais passer à l'action ? En tout cas, parmi les 33 recommandations de ce fameux Pacte national pour l'éducation , la dixième prévoit simplement de :

« Réviser les politiques et les programmes de formation des maîtres en privilégiant la professionnalisation, en associant à la démarche de formation initiale les facultés des sciences de l'éducation des universités reconnues par l'Etat et en incitant celles-ci à offrir des programmes innovants de formation continue basés sur la maîtrise des compétences disciplinaires et pédagogiques et en recourant aux technologies de l'information et de la communication. »

Des actions stratégiques du DSNCRP à cette recommandation, il est clair que l'on passe du concret efficace, cohérent et prometteur à du flou, du confus et du rétrograde. La situation déstructurée de la formation initiale des maîtres est tout aussi destructurante. Fort de cette situation alarmante, dans le sillage de ces sombres perspectives, je me fais le devoir de tirer la sonnette d'alarme pour appeler à l'harmonisation et la standardisation des programmes de formation initiale des enseignants du fondamental. D'autant plus que, comme le reconnaît Fullan « l'amélioration de l'éducation dépend de ce que l'enseignant fait et pense ; c'est aussi simple et aussi complexe [que cela] ».

 



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