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Haïti : au-delà de la compassion et de l’offrande

17/10/2011

Article de JEAN-CLAUDE FIGNOLÉ Ecrivain et maire de la commune les Abricots (Haïti) paru dans Libération le 17 octobre 2011.

«Mourir est beau.» Ces mots de la dernière strophe de notre hymne national exaltent les vertus guerrières d’un peuple qui, le seul dans l’histoire de l’humanité, sut convertir une révolte d’esclaves en épopée de la liberté. Une exaltation passionnée de la mort comme sacrifice, telle une quête esthétique pour transcender les malheurs à l’origine de son existence. C’était voilà cent huit ans.

Depuis, nous traînons l’angoisse de la mort entre catastrophes naturelles et calamités politiques. Ce que nous avions pris pour la sublimation d’un vœu d’homme est devenu misères au quotidien. Misères du quotidien. De séismes en cyclones, de sécheresse en inondations et en épidémies, nous voilà seuls avec nous-mêmes, nus et désarmés devant l’histoire, condamnés à subir la vie parce qu’incapables de nous créer un destin de nation. Un constat d’échec dont malheureusement nous n’avons pas appris à tirer les multiples leçons. Peuple amnésique ! Nation sans mémoire autre que celle d’une guerre de libération que nous nous sommes évertués à ne pas mériter. Mourir ne saurait être beau.

Sous les décombres des maisons le 12 janvier 2010, ballottés par des ouragans en séries, décimés par toutes sortes d’épidémies la même année, mourir n’était pas beau. Mourir n’est plus beau. Il fut même franchement laid car il n’est plus une exhortation à l’héroïsme pour nous obliger à forger l’avenir. Il s’impose comme une fatalité du présent qui nous met face à une évidence : être un peuple en sursis sous perfusion de l’aide internationale.

L’aide internationale ! Parlons en justement. Entre menterie des mots et hypocrisie des nations et des institutions, ceux qui dans le monde font métier d’avoir bonne conscience en auront dénoncé les méfaits. De la corruption aux intentions d’asservissement. Pratiques érigées en système, elles finissent par sacraliser toutes les formes de perversion. Au bénéfice d’intérêts qui de plus en plus cessent d’être occultés parce qu’ils arrivent à la limite ou ne font que bafouer ostensiblement l’ordre moral du monde. L’aide internationale, celle qui jongle avec la sécheresse ici et là au bénéfice de famines à répétition, faute de s’ingénier à réinventer l’irrigation, celle qui force à la guerre pour expérimenter de terrifiants et meurtriers joujoux au profit de marchands hilares, faute par eux de connaître et de mesurer à sa juste valeur le prix de la vie, est moins un marché de dupes qu’une vaste entreprise de spoliation des peuples. Ceux qui donnent autant que ceux qui reçoivent. Il faudrait parler d’une mondialisation du vice sinon du crime pour rendre l’exacte étendue d’un fléau desservant des intérêts très particuliers. Ruinant du même coup toute conscience que les peuples devraient avoir de la notion d’entraide et de solidarité entre les hommes.

Vous voici en ce lieu avec bien en tête des intentions sinon la volonté d’aider. Un peuple à un autre ? Un Etat à un autre ? Non point ! Des gens simples, des gens ordinaires qui ont appris, quelque part, que dans un ailleurs inclément d’autres gens simples, d’autres gens ordinaires eux aussi, fouettés par l’injustice du sort, sont en quête d’une solidarité agissante pour résoudre des problèmes premiers. Solidarité agissante parce qu’elle devra aller au-delà de la commisération, de la compassion, de l’élan de générosité, de l’offrande, du don pour s’inscrire dans la permanence d’un choix. Celui d’accompagner des efforts et de créer des espérances.

D’un côté, un besoin de dépassement de ses propres soucis, des réactions émotionnelles à des détresses multiformes et récurrentes pour construire une action dans la durée. Autant dire une promesse à soi-même d’engagement à aller au-delà de ses simples tentations d’altruisme, à les ordonner pour qu’ils cessent d’être pulsions afin de cautionner des appels, même limites, à partenariat.

De l’autre une volonté d’être, de sortir de ce ghetto à la fois physique et psychologique qui enferme dans des certitudes de pauvreté, pour s’ouvrir aux autres, être présent au monde par la récupération de soi (illusions et rêves mêlés) par besoin de reconstruction de soi au mitan même des malheurs pour la reconquête d’un destin… Un destin de grandeur parce qu’il interpellait d’abord et par-dessus tout un idéal de liberté qui magnifiait un besoin profond de dignité.
 



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