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Voir un ami mourir…

08/08/2011


« Nous mourrons tous… - et elle plonge sa main dans la poussière ; la vieille Délira Délivrance dit : nous mourrons tous : les bêtes, les plantes, les chrétiens vivants, ô Jésus-Marie la Sainte Vierge ; et la poussière coule entre ses doigts… »

 

 


Jean-Claude est mort. Et par une de ces associations d’idées que l’on ne s’explique pas nécessairement tout de suite, c’est le roman de Jacques Roumain et sa toute première phrase qui me reviennent sans cesse à l’esprit. Comme si les derniers moments de la vie de Jean-Claude sur cette terre, auxquels j’ai assisté en témoin privilégié, me renvoyaient obstinément, dans un jeu de miroirs, à toute la symbolique de l’œuvre magistrale. D’abord la poussière qui glisse entre les doigts de la vieille mère et exprime toute la fragilité de l’existence humaine. Le cri de détresse de Délira Délivrance disant toute l’angoisse grandissante devant la sécheresse qui durcit le cœur des hommes et cause la mort, sans pitié. Son plaidoyer incantatoire qui incarne enfin toute la tension entre la vie et la mort qu’illustrera si fortement l’absence de l’eau, au mitan des conflits entre les habitants du village. Et plus tard, l’amour et la tendresse, et l’eau retrouvée qui fertilisera la terre et qui, au prix du sang, réunira les clans ennemis.


Ce retour à « Gouverneurs de la rosée » n’est donc pas pur produit du hasard, mais celui des connivences et des similitudes. Pour ceux qui ont connu Jean-Claude, elles se devinent et se déclinent de mille manières. Je l’entends encore disant à haute et forte voix : « Il nous faut dans ce pays un ministère de l’eau. Supprimer tout ce qui ne concerne pas l’eau ! » Jouant toujours à dérouter ses interlocuteurs empêtrés dans leur étroitesse d’esprit et leur conventionnelle et stérile routine.


Assise sur son lit quelques jours avant sa mort, je revivais l’insolite de ma première rencontre avec Jean-Claude Bajeux. En février 1986, un des journaux de la capitale avait publié un article vicieux contre le retour de l’exilé qui, bravant les interdits, avait été le premier à débarquer juste quelques jours après le départ de Jean-Claude Duvalier. Comment ne pas se révolter dans ces moments de liberté et d’espérance contre un auteur anonyme qui dans un odieux amalgame, accusait Bajeux d’avoir été, par ses prises de position antidictatoriales, à l’origine de la disparition et l’assassinat de sa propre famille par les sbires du régime. De surcroît, il était dit en filigrane mais sur un ton non équivoque, que c’était bien fait pour ces mulâtres ! Alors je réunis chez moi un groupe d’amis, intellectuels fraichement rentrés au pays et militants politiques, et nous décidâmes de donner la réponse qu’il fallait au journal. Et voilà qu’un soir, alors que nous discutions interminablement du contenu et de la forme du texte, j’entendis frapper. J’allai ouvrir la barrière et me retrouvai devant un grand gaillard qui tout de go me demanda : « Est-ce bien dans cette maison que l’on se réunit à mon sujet ? Je suis Jean-Claude Bajeux ». Oui, c’est bien ici, entrez…


Et ce fut le début d’une amitié qui aura duré vingt cinq ans.

« Nous mourrons tous… » Dans son implacable vérité, la prédiction de Délira résonne bien au-delà de son emprise littérale. S’il est vrai que l’infertilité qui frappe le village a rompu le lien social et ébranlé le socle de la solidarité indispensable à la survie, le cri de désespoir porte loin, bien plus loin que l’instant. Il pose en même temps une sourde interrogation : qu’adviendra-t-il des générations futures ? La vieille sait que le « chirepit » fait de haine et de jalousie morbide ne peut conduire qu’au mensonge, à la trahison et au crime. De là aussi son désespoir. Roumain, dans sa forme romanesque, fera de la victime expiatoire l’expression de la catharsis. Mais dans la réalité, la nôtre, celle d’aujourd’hui qui voit partir Jean-Claude Bajeux, ne devrions-nous pas nous poser les mêmes questions ? Jean-Claude est probablement l’un des derniers de la génération de l’exil, ceux qui avaient cru que le retour, l’engagement citoyen, l’accession à des postes politiques suffiraient à inverser l’ordre des choses et forger l’éclosion d’une société juste et solidaire. Ultime méprise. Le temps des malheurs perdure et s’allonge. Que feront, que diront ceux qui héritent de ce présent ?


Pourtant malgré l’incertitude, il est des moments dans la vie où plus rien ne compte qu’une main tendue, la tendresse d’un regard, et le sourire qu’on ne reverra jamais plus. Jean-Claude sachant ses jours comptés aura gardé toute l’élégance, la puissance d’esprit, la verve poétique, l’humour caustique dont il ne s’est jamais départi tout au long d’une existence qui le conduira partout dans le monde, mais au cœur de laquelle se détache une passion : AYITI ! Sans réserve, douloureuse comme seuls peuvent l’être l’amour fou et la démesure de l’espoir de voir le pays naître à nouveau sous le signe cette fois-ci de la justice, de l’écrit et de la solidarité. Chasser les vieux démons qui hantent notre histoire et paralysent l’action libératrice. Chercher sans cesse les chemins de lumière pour qu’elle luise pour tous. Jusqu’au dernier souffle. La voix cassée disait et redisait, à sa façon à lui, son espoir mais aussi sa tristesse. Avec cette maîtrise du langage acquise dans un corps à corps continu avec les mots, et qui caractérisait si bien son discours. Ses obsessions aussi revenaient crues, directes, pénibles. Celle de la mère, des sœurs, des frères disparus sans laisser de traces, comme tant d’autres. Dites sous mille formes dans ses textes poétiques, elles continuaient de hanter ses derniers jours.


Je sais déjà que de partout parviendront à Sylvie et à Jacques Christian des textes, des discours, des témoignages de tous ceux et celles qui ont été marqués par Jean-Claude. Ils ne se comptent pas. Ils exalteront son humanisme, son engagement, sa grande culture, et ses qualités de cœur et d’esprit. Ils auront raison.


Je garde moi en mémoire précieusement et pour toujours l’image de l’ami, étendu sur son lit, ses longues et belles mains jointes sur ses membres amaigris, contemplant les arbres qu’il avait lui-même plantés un à un et vus grandir jusqu’à transformer le sol aride de Brisetout qui n’était que poussière, en une forêt verdoyante, emportant avec lui, j’en suis sûre, l’image de cette terre régénérée par l’eau, terre pour laquelle il avait de si grands rêves.


« Mes yeux se sont troublés, je n’ai pu voir plus longtemps ;

 Une vague de nostalgie m’a parcouru le corps,

 Et affamé de choses anciennes et familières,

 Je me suis détourné, j’ai baissé la tête et j’ai pleuré. »

 (Extrait d’un poème de Claude McKay, traduit par Jean-Claude Bajeux)

 

Michèle D. Pierre-Louis

 

 



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