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3 mai 2011: Journée internationale de la liberté de la presse

04/05/2011

Mardi 3 mai 2011

Par Gotson Pierre

Texte originellement conçu pour le livre collectif « Refonder Haïti ? », édité par Mémoire d’Encrier et paru à Montréal en novembre 2010

Le secteur des médias et les milieux journalistiques ont profondément été meurtris par le séisme du 12 janvier 2010 en Haiti. Une trentaine de journalistes de plusieurs régions touchées ont été tués et d’autres ont été blessés [1] ou ont, comme tout le monde, perdu des êtres chers, leurs résidences et même leurs postes de travail, à cause de l’arrêt de fonctionnement des médias dont les locaux ont été détruits ou endommagés, ou encore en raison de la décision de certains responsables d’institutions médiatiques de compresser leur personnel. [2]

Cependant, au fort de la catastrophe, des journalistes se sont mis à la disposition de la population pour l’informer ou tenter de retisser les liens sociaux profondément affectés par les évènements douloureux qui enlèvent brusquement 300.000 personnes à l’affection de leurs parents et amis, tandis que les pertes matérielles sont incalculables.

Le 13 janvier, un journaliste directeur d’une station de radio, qui a pourtant perdu son épouse dans la maison familiale effondrée, est au micro, présentant de minutes en minutes l’évolution de la situation. En un moment de pause, il nous confie son impression d’être, avec son équipe, investi d’une mission dont il ne peut se dérober dans ces circonstances tragiques, en dépit de sa propre situation de victime. C’est le cas également de plusieurs autres membres de la profession, affectés à un niveau ou un autre.

On admet que ce type de comportement reflète bien plus qu’une conscience professionnelle. Il y a là surement un sursaut d’engagement citoyen, de volonté de servir la collectivité, qui pourrait indiquer la voie à suivre pour questionner les pratiques dominantes du journalisme en Haiti.

Secouer le statu quo

Les dispositions d’avant le 12 janvier au niveau des médias et des pratiques journalistiques doivent subir d’importants bouleversements pour permettre à ce secteur de contribuer véritablement à faire renaitre le pays. Dans ce sens aussi, les différents secteurs de la société haïtienne ont l’obligation de revoir leur conception du rôle des institutions et professionnels de l’information. Des deux cotés, il y a donc un statu quo à secouer.

Si la presse a constitué un segment incontournable dans la mobilisation des énergies vers la quête démocratique des années 80, ayant abouti à la chute de la dictature des Duvalier (février 1986), elle a, depuis, fait face à un ensemble de défis qu’elle n’a pas su surmonter.

Au lendemain de 1986 et surtout après le sanglant coup d’État militaire de septembre 1991, on a vu le secteur des médias grandir en volume (explosion des radios et télévisons) tandis que la qualité des contenus a, d’un point de vue général, connu un recul considérable. Dans une ambiance de relative « liberté de la presse » (malgré des tentatives de bâillonnement), le travail journalistique a perdu de ses références de rigueur pour succomber à la facilité, alors que les conjonctures se sont révélées chaque jour plus complexes. Plongés dans une grande confusion, la plupart des acteurs du secteur médiatique ont tendance à favoriser (volontairement ou involontairement) la marchandisation de l’information [3]. La mission d’informer des médias d’information est ainsi reléguée au second plan. Elle est sujette à être négociée avec les pouvoirs économiques, politiques et autres.

La transformation de la plupart des médias en de simples entreprises a accompagné les élans de concentration, l’érosion des valeurs éthiques, sans oublier les conditions précaires de travail des journalistes et techniciens.

Alarmé par cette situation, un confrère lance en 2005 un vibrant appel à « sauver le journalisme ». « De plus en plus de journalistes haïtiens soucieux un tant soit peu des principes de savoir-vivre et d’éthique professionnelle se plaignent de l’atmosphère prévalant sur les lieux de collecte d’informations », témoigne-t-il [4]. Il fustige des comportements irresponsables et malhonnêtes de la part de gens qui se disent journalistes et qui participent à un trafic de l’information. Les « contraintes » viennent des forces politiques, mais il existe également « des problèmes internes aux médias » [5] et, il faut bien également mentionner, le déficit en matière de gouvernance du paysage médiatique et des obstacles liées aux logiques économiques dominantes.

La culture journalistique haïtienne doit être renforcée pour être à la hauteur des défis d’aujourd’hui, notamment la grande œuvre de « re-construction » qui demande un renouvellement indispensable de la citoyenneté.

Acquis d’hier, exigences et opportunités nouvelles

Les professionnels du secteur gagneraient à revisiter les expériences des années 80 et s’approprier les valeurs techniques et éthiques qui ont accompagné ce journalisme audacieux qui s’exerçait sous la dictature dans le cadre de ce qui était désigné à l’époque comme « la presse indépendante ».

« Une tendance de contre-pouvoir s’était alors développée au sein d’une partie de la presse haïtienne, qui informait sur la réalité socio-politique et économique du pays, donnait à lire et surtout à entendre des secteurs critiques » [6]. En plus d’articuler la communication sociale, elle promouvait des valeurs culturelles fondamentales et véhiculait des remises en questions.

Elle se préoccupait de la relation de proximité avec ses auditeurs-trices, de l’accès à l’expression publique des communautés rurales et urbaines, pour pouvoir relater leurs besoins, faire part de leur propre analyse des situations vécues et mettre sur la table leurs propres propositions ».

Ne faudrait-il pas revaloriser ces acquis d’hier ? La « re-construction » suppose une observation critique de la part des médias en tant que creuset de préoccupations citoyennes. La démarche critique implique une capacité d’auto-interrogation sur les faits et opinions pour pouvoir questionner les responsables.

Par ailleurs, par la force des choses (de fulgurants développements technologiques nous font entrer dans le nouvel âge de l’information), nous vivons dans des sociétés ouvertes où les savoir-faire sont constamment revus et amenés à s’adapter à des exigences nouvelles.

Dans la société haïtienne en lambeaux, le travail journalistique ne peut être désincarné [7]. Il doit nécessairement refléter des engagements en faveur du progrès des communautés, du respect des droits et de la justice sociale. Il doit être également connecté aux nouvelles pratiques et réflexions imposées par la révolution technologique et profiter pleinement des outils théoriques et techniques dont s’approprient la profession au niveau mondial, pour pouvoir s’acquitter valablement de ses principales taches : dire ce qui se passe, rendre compte, révéler et expliquer.

Évidemment, plus que jamais, il ne nous appartient pas de prendre la place des acteurs/trices sociaux, politiques, économiques et culturels. Ce qu’il nous faut c’est d’être des relais lucides et intelligents, capables de déceler les contradictions, mettre en lumière les propositions et, avec l’aide de personnes ressources appropriées, éclairer notre public sur les enjeux du moment afin de contribuer à des prises de décisions conséquentes.

Mais dans cet exercice, les acteurs/trices devront également assumer leur rôle d’interlocuteurs/trices (des journalistes et médias), prendre la responsabilité de faciliter l’accès à l’information et non de constituer des obstacles à la connaissance véritable des faits, qui doit permettre des analyses pertinentes.

Cependant, il faut en même temps éviter de tomber dans le « logocentrisme » [8], car quelle que soit la valeur des débats, ils ne pourront constituer qu’un aspect du processus de transformation. Celle-ci exige que les acteurs/trices se dotent de réelles capacités d’organisation, de médiation et de leaderships. Donc, finalement, des changements qui ne concernent pas uniquement le monde des médias.

[1] Source : Association des Journalistes Haitiens (AJH)

[2] Maude Malengrez (Programme Média / FOKAL), « Média : Un apercu du secteur après le séisme », mai 2010, http://fokalnews.blogspot.com/2010/...

[3] « davantage soumise aux lois du marché qu’aux lois de l’information » (Ignacio Ramonet, http://www.acrimed.org/article189.html)

[4] Vario Sérant, « Il faut sauver le journalisme en Haiti », 2005, http://www.alterpresse.org/article....

[5] Ibidem

[6] Gotson Pierre, « NTIC, médias et défense des droits humains en Haiti », 2001, http://archive.waccglobal.org/wacc/...

[7] Voir Al Hester, « Le rôle du journaliste du Tiers-Monde », in « Journalisme et Tiers-Monde », De Broek Université, Bruxelles, 1989

[8] Jean-Claude Jean, Marc Maesschalk, Transition politique en Haiti, L’Harmattan, 1999

 



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