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Présentation de Colette Lespinasse à la journée de Réflexion sur le rôle de la diaspora dans la reconstruction d’Haïti

02/07/2010

Rôle de la Diaspora dans la reconstruction d’Haïti
Présentation de Colette Lespinasse à la journée de Réflexion sur le rôle de la diaspora dans la reconstruction d’Haïti
lundi 28 juin 2010

 

Les Haïtiens/nes vivant à l’étranger représentent aujourd’hui(2010) plus d’un tiers de la population haïtienne. Les estimations parlent de trois à quatre millions de personnes réparties dans plusieurs pays du globe, en particulier aux Etats-Unis, en République Dominicaine, au Canada, dans les Antilles, en France et dans le reste du monde.

En dépit des difficultés rencontrées dans les pays d’accueil, les Haïtiens/nes à l’étranger apportent une contribution extraordinaire au fonctionnement d’Haïti. Ils/elles pourvoient le pays en ressources financières pour la survie des familles et son équilibre budgétaire(les transferts s’élèvent à environ 2 milliards de dollars américains en 2009). Ils/elles sont les premiers ambassadeurs qui défendent le pays à l’étranger, l’accompagnent, le célèbrent, le pleurent et qui maintiennent en vie sa culture et son nom un peu partout dans le monde.

Les communautés haïtiennes vivant à l’étranger représentent des opportunités extraordinaires pour le développement d’Haïti. Malheureusement, l’Etat haïtien ne s’est pas encore organisé pour bien utiliser ces ressources. La création du Ministère des Haïtiens Vivant à l’Etranger(MHAVE) était perçue comme une volonté des dirigeants de cheminer dans cette direction. Cependant, les tâtonnements, les hésitations, les faibles ressources allouées à ce ministère tendent à faire croire le contraire. Plus de 10 ans après sa création, la loi cadre du MHAVE n’existe pas encore,

Aujourd’hui, l’on doit être conscient que la nation haïtienne est composée de deux branches dont l’une se trouve à l’étranger et l’autre à l’intérieur du pays. Beaucoup de ressources humaines et financières dont le pays a besoin se trouvent dans la diaspora.

Après le séisme du 12 janvier 2010, nous avons perdu beaucoup de cadres et de biens. Nous sommes à une phase de reconstruction. Nous avons plus que jamais besoin de toutes les ressources du pays pour pouvoir lever les défis qui s’imposent à nous.

L’une des ressources les plus importantes d’une nation, ce sont ses enfants. Aucun pays ne peut se relever, ni se développer sans ses citoyens et citoyennes. Haïti ne peut se reconstruire sans ses enfants, sans tous ses enfants. Malheureusement, nous constatons que dans la démarche de reconstruction, les dirigeants haïtiens ont tendance, à chaque fois, à faire appel ou à s’adresser en premier lieu à des amis étrangers, parfois qui ne connaissent même pas la réalité du pays, tout en négligeant le peuple haïtien, alors que de nombreux secteurs attendent avec impatience qu’on fasse appel à eux pour se mobiliser.

Chaque jour, nous entendons dans la presse que des millions voire des milliards de dollars sont donnés ici et là pour Haïti. Tout cet argent ne servira à rien, sans un projet de reconstruction, accepté et supporté par le peuple haïtien de l’intérieur comme de l’extérieur.

Pour qu’Haïti soit reconstruit sur une base solide et durable, certaines conditions sont nécessaires. L’une d’elle, c’est une synergie entre ses fils de l’intérieur et ceux de l’extérieur pour le bien être de la nation. Malheureusement, la gangrène politique et la division qui nous ronge depuis longtemps, se répand aussi dans les communautés haïtiennes de l’étranger. La diaspora est souvent prise et même utilisée dans cette spirale d’exclusion qui nous a conduit à la situation où nous sommes. L’on fait depuis longtemps une distinction entre les gens des villes et ceux de la campagne, aujourd’hui, l’on fait la distinction entre les gens de la diaspora et ceux d’Haïti. L’on tente aussi d’établir des distinctions entre les différentes diaspora en essayant d’accorder la priorité à l’une tout en négligeant l’autre. Par exemple, une réunion vient de se tenir à Punta Cana, en République Dominicaine où vivent des milliers d’Haïtiens et Haïtiennes. C’est la diaspora la plus ancienne et qui a une composante fortement paysanne. Des gens sont venus de partout pour prendre part à cette rencontre, tandis que cette diaspora a été complètement ignorée. Tout comme elle n’a même pas été invitée, à la conférence des bailleurs de fonds tenue au siège des Nations Unies à New York, le 31 mars 2010. Il est temps que toutes les formes d’exclusion cessent en Haïti. C’est l’une des ruptures à faire pour donner au pays une nouvelle orientation.

Quel rôle peuvent jouer les communautés haïtiennes de l’extérieur dans le développement du pays ?
Jusqu’ici, les communautés haïtiennes vivant à l’étranger se sont mobilisées pour le pays, principalement de trois manières :
A travers les envois de transferts de fonds que les individus acheminent aux membres de leurs familles pour l’achat de nourriture, le paiement de l’écolage des enfants, des soins de santé et dans certains cas pour l’amélioration de l’habitat.

La mobilisation en vue de la collecte de matériels et produits de toute sorte pour Haïti lors des catastrophes qui ont émaillé la vie du pays au cours des vingt dernières années : cyclone, inondations, tremblement de terre etc.

La mobilisation politique pour défendre les intérêts et l’image d’Haïti (Cas où l’on attribuait à Haïti la propagation du Sida ; réclamation du respect du vote populaire par la mobilisation contre le Coup d’Etat de 1991).

Aujourd’hui, dans cette phase où se trouve Haïti, son salut réside d’abord dans la mobilisation de ses ressources. Dans cette perspective, les Haïtiens vivant à l’étranger ont un rôle extraordinaire à jouer dans la reconstruction de leur pays après le séisme. A ce propos, je vais énumérer quelques secteurs dans lesquels j’estime que la diaspora pourrait apporter une grande contribution.

a) Le développement local.
La diaspora montre déjà son intérêt pour le développement local à travers la création d’une multitude d’associations qui prennent des initiatives pour résoudre des problèmes de leur localité d’origine. Malheureusement, tout ceci se réalise sans coordination, sans orientation et beaucoup d’énergie et de ressources sont ainsi gaspillées ou mal utilisées. Si ces énergies sont canalisées, dans un processus de décentralisation tel que ardemment souhaité par le peuple haïtien, des ressources et des compétences peuvent être drainées vers les communes favorisant ainsi le développement local. Les initiatives de la diaspora devraient être inscrites dans une perspective de renforcement des collectivités locales, en articulant leurs initiatives avec celles des plans de développement des mairies et CASEC. Ces plans, élaborés de manière participative avec l’ensemble de la population, pourraient servir de référence pour des négociations avec les organisations internationales, les ONG et autres associations de la diaspora.

b) Des investissements dans le logement.
En terme de secteurs d’investissements, en plus des services sociaux de base : éducation, santé, loisir, la diaspora peut jouer un rôle fondamental dans les projets de logements. Beaucoup de maisons détruites par le séisme avaient été financées par la diaspora. Dans cette perspective, un programme de logements pourrait faire appel à des investissements de la part des Haïtiens de l’étranger dans leurs zones de provenance. La construction de logement est, à notre avis, l’un des secteurs clés qui pourraient mobiliser les capitaux de la diaspora qui se montre toujours intéressée à l’amélioration des démanbrés, de l’habitat de leurs parents ou à la construction/reconstruction de leurs propres logements dans une perspective de retour au bercail. Certains services sociaux de base tels que l’eau potable, les centres de santé, les espaces de loisirs constituent d’autres secteurs intéressants où les haïtiens de la diaspora pourraient investir.

c) La dynamisation des marchés ethniques par la promotion des produits haïtiens dans la diaspora haïtienne. Des milliers
d’Haïtiens/Haïtiennes vivant à l’étranger sont constamment à l’affut de produits du terroir. La distribution n’est pas organisée et certains produits assez intéressants n’arrivent pas dans les communautés où vivent les Haïtiens/Haïtiennes à l’étranger. Il y a là un potentiel énorme qui reste à explorer et qui pourrait dynamiser certains secteurs de l’économie nationale, tout en créant des emplois en Haïti. Le MHAVE peut donc jouer un rôle important de dynamisation de ces marchés ethniques par :

La recherche de débouchés pour certains produits haïtiens (produits agricoles, produits transformés, artisanat etc.)

L’appui à des producteurs/trices haïtiens pour la commercialisation de leurs produits dans les pays où vivent d’importantes communautés haïtiennes

L’Appui au réseautage entre groupes de producteurs haïtiens et propriétaires de magasins dans la diaspora où généralement s’écoulent les produits en provenance d’Haïti. Des liens intéressants pourraient ainsi se développer entre des organisations de paysans, des associations de transformatrices de produits etc. et des entrepreneurs de la diaspora haïtienne.

La Formation/information des producteurs et commerçants haïtiens sur les normes à respecter pour percer les marchés ethniques avec l’appui du Ministère du Commerce et de l’Industrie

La Réalisation de recherches pour découvrir les marchés potentiels et les proposer aux producteurs, entrepreneurs et commerçants tant en Haïti que dans la diaspora

L’Appui aux producteurs, entrepreneurs haïtiens et de la diaspora à participer à des appels internationaux pour l’accès à des fonds pouvant aider au renforcement de la capacité de production et de commercialisation de certaines entreprises.

La Sensibilisation des Haïtiens de la diaspora sur les liens entre les modèles de consommation qu’ils adoptent et le Développement d’Haïti. Les pousser à consommer les produits haïtiens pour dynamiser l’économie du pays et favoriser la création d’emplois, notamment pour les jeunes.

d)Le renforcement du système éducatif haïtien. Le pays a perdu
beaucoup de cadres dans le tremblement de terre et de nombreux autres ont laissé le pays après l’événement. La diaspora regorge de compétences, de ressources humaines qualifiées qui se sont formées en Haïti et à l’étranger. Il y a lieu d’utiliser ces ressources pour renforcer le système éducatif haïtien à tous les niveaux.

e) La Promotion de la culture et de l’histoire haïtienne
Les haïtiens vivant à l’étranger manifestent beaucoup d’intérêt pour l’histoire, l’art, la culture de leur pays. Cet esprit doit être entretenu si l’on veut que se développent et se maintiennent les liens entre la mère patrie et ses enfants vivant à l’étranger. D’un autre côté, Haïti a adopté le Jus Sanguini et de ce fait, réclame comme ses ressortissants, tous les descendants des Haïtiens nés à l’étranger. Pour que ces gens se considèrent réellement comme Haïtiens et se sentent fiers de l’être, l’Etat haïtien doit développer un ensemble de programmes pour promouvoir la culture, l’art, l’histoire d’Haïti auprès des communautés de la diaspora.

Les conditions pour une meilleure participation des diasporas dans la reconstruction d’Haïti.

La diaspora haïtienne a toujours apporté sa contribution à la mère patrie, même si parfois de manière non coordonnée. A tous les moments importants de l’histoire de la nation, elle a été présente. Cependant, elle ne bénéficie pas suffisamment de considérations de la part de l’Etat qui ne fait pas assez d’efforts pour répondre à ses revendications et lui offrir de meilleurs services. La participation de la diaspora dans la reconstruction d’Haïti requiert l’accomplissement d’un ensemble de conditions parmi lesquelles :

le renforcement du MHAVE afin qu’il soit capable de mobiliser les ressources et coordonner les énergies.

le renforcement de la représentation diplomatique d’Haïti dans les communautés les plus importantes. Cela signifie l’ouverture de consulats dans les zones où il n’y en a pas, la nomination de fonctionnaires dévoués capables de défendre les intérêts des communautés et leur offrir les services appropriés. Parmi les services les plus importants, celui de la documentation pour faciliter la préparation de documents d’identité et de voyage.

l’adoption de mesures légales et administratives en vue de faciliter une meilleure participation des diasporas dans les prises de décisions qui concernent la nation.

le renforcement des relations entre les différentes diasporas afin que leurs interventions en Haïti soient mieux coordonnées et aient plus d’impact.

l’utilisation du Créole comme langue de communication dans les échanges avec les diasporas, car le Créole est la langue parlée par tous les haïtiens tant de l’intérieur que de l’extérieur.

L’avenir d’Haïti dépend de ce que ses fils et filles voudront bien en faire aujourd’hui. Ces derniers se retrouvent à l’intérieur et à l’extérieur du pays Il est temps que toutes ces énergies soient mises ensemble pour récréer cette nation forte dont nous avons besoin pour avancer.

Colette Lespinasse, 10 juin 2010

http://www.garr-haiti.org/spip.php?article622



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