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01/09/2009


«J'assouvis ma passion pour l'histoire»
30 août 2009

source : Le Télégramme


Dessinateur discret et méthodique, François Bourgeon a mis six ans à faire naître les deux prochains tomes des Passagers du vent. Il revient sur ce long voyage en terre historique.


Pourquoi ce titre «La Petite Fille Bois-Caïman»?
Parce que ce nouvel album se déroule, en partie dans l'ancienne colonie française de Saint-Domingue qui deviendra Haïti. Dans ce pays, la cérémonie du Bois-Caïman, en 1791, est considérée comme l'acte fondateur qui conduira à l'indépendance. Zabo, la nouvelle héroïne va être témoin de cette scène historique qui débouchera sur le grand soulèvement des esclaves.

Qu'est-ce qui vous a incité à donner un nouveau souffle aux Passagers du vent?
À la sortie du cinquième tome de la série, «Le Bois d'ébène», j'étais un peu frustré. Il m'aurait fallu une vingtaine de pages de plus pour atteindre le but que je m'étais fixé. À savoir, poursuivre les aventures d'Isa dans les plantations de Louisiane, après que celle-ci ait suivi le triste cheminement des esclaves vers Saint-Domingue. Je m'étais toujours dit que je retrouverais un jour ou l'autre mon héroïne. Au début des années 90, j'ai voyagé en Louisiane, dans les Bayous. J'y ai fait de nombreuses photos. Et j'ai engrangé tout un matériel qui m'a servi à bâtir ces deux nouveaux épisodes. J'y ai travaillé pendant six ans. Autre chose, je voulais aussi créer un véritable lien de temps entre Isa, la bisaïeule de Zabo, et moi. Dans les pages qui vont paraître, les lecteurs rencontreront Nano le petit frère de cette dernière. Étant enfant j'aurais très bien pu rencontrer ce personnage fictif.

Ce nouveau tome nous replonge dans les années sombres de l'esclavage. Voulez-vous faire passer un message ?
Bien évidemment. Mais en évitant tout manichéisme. En montrant que de chaque côté, il y avait des abus. Comme ces affranchis qui devenaient à leur tour planteurs et faisaient travailler des esclaves. Ce qu'Isa a vécu, c'était hier. Et aujourd'hui, c'est Obama. Que de chemin parcouru en si peu de temps !

Vous signez avec une nouvelle maison d'édition «12 bis». Comment s'est faite cette rencontre?
J'ai connu quelques déboires avec Casterman, ma précédente maison d'édition. Cette période troublée a pris fin par une transaction. En clair, j'ai retrouvé ma liberté et mes droits sur mes précédents albums. Je connais depuis longtemps Dominique Burdot et Laurent Muller, les deux créateurs de ?12 bis?. Ils étaient respectivement directeur général et directeur éditorial chez Glénat, chez qui j'avais signé les cinq premiers album des Passagers du vent. Ils aiment vraiment les livres. Ils ont toujours eu beaucoup de respect pour les auteurs et les dessinateurs avec qui ils travaillent. Et ne sont pas tombés dans le piège du mercantilisme. C'est de plus en plus rare de rencontrer des gens comme eux dans le monde de l'édition, où l'argent, comme partout, a tendance à imposer sa loi. Un jour, je leur ai présenté l'intégralité des 142nouvelles planches qui ont donné naissance aux deux albums à venir. C'était à prendre ou à laisser. Rien ne pouvait être modifié. Ils ont accepté. Dès lors je me suis attelé à coloriser les vignettes. Contrairement à certains dessinateurs, je travaille toujours mes couleurs à la main. Pour éviter une forme de standardisation. Ce travail de titan a duré un an. Je m'en suis tiré avec une tendinite.

Vous avez la réputation d'être très pointilleux. Vous avez un sens très aiguisé du détail historique ou pictural. Comment avez vous préparé l'écriture du scénario?
Comme à mon habitude, j'ai mis des mois et des mois à me documenter. J'ai lu beaucoup d'ouvrages sur l'histoire d'Haïti et sur la guerre de Sécession. Par l'intermédiaire de la bibliothèque de Brest qui m'a rendu un fier service, j'ai réussi à mettre la main sur des gravures qui m'ont permis de restituer fidèlement plusieurs bâtiments comme l'église rouge et son presbytère qui tiennent une grande place dans le nouveau tome. Je me suis aussi rapproché du Laboratoire botanique des Antilles pour avoir des détails sur la flore. Je me suis plongé dans différentes méthodes d'apprentissage du créole haïtien. Un missionnaire qui longtemps a vécu en Haïti a relu mes bulles en créole et les a corrigées. J'ai également réalisé une maquette extrêmement fidèle d'une plantation pour restituer les ombres et travailler sous divers angles.

Ces éléments historiques peuvent-ils influer sur le cours du scénario?
Bien évidemment. Par exemple, quand Isa embarque sur une gabare au Cap-Français, elle rencontre à bord une comédienne française. La troupe Louis Tabary à laquelle elle appartenait s'est bel et bien produite en Louisiane. Au début, mon scénario ne comportait pas cette scène. Je l'ai rajoutée après avoir appris l'existence de cette troupe. De même, l'église rouge était tenue par un prêtre français originaire de Lyon. Je le fais revivre dans mes dessins.

Après Isa, pourquoi avoir choisi Zabo une nouvelle héroïne et non pas un héros?
J'ai toujours pensé que la femme était plus intéressante que l'homme. Je n'ai aucune tendresse pour le machisme. Une héroïne peut vivre les mêmes aventures qu'un homme. Mais elle saura utiliser les mots qu'il faut pour raconter ce qu'elle a vécu. De plus, la compagnie d'une femme est toujours plus agréable pour un dessinateur de BD qui travaille dans sa bulle (rires).

Trouvez-vous dans la bande dessinée des passerelles avec votre premier métier qui était verrier d'art?
Non, pas tellement. Jeune diplômé j'étais tenté par la restauration des vieux vitraux. Malheureusement, à l'époque, seuls les grands ateliers embauchaient. On y travaillait presque à la chaîne. Cela ne me tentait vraiment pas. Je suis arrivé à la BD par hasard. Une amie qui travaillait pour Lisette, un journal féminin, et qui était en panne de dessinateur m'avait demandé de lui rendre service en livrant quelques illustrations. C'est comme ça que tout a commencé. Contrairement aux vitraux, qui m'auraient cantonné à un travail assez répétitif, la BD me permet d'assouvir ma passion pour l'histoire. Au début de ma carrière, je réalisais de grandes planches didactiques pour Pif Gadget. On y représentait des drakkars, des châteaux forts... Déjà il me fallait me documenter dans les musées les bibliothèques. J'adorais ça.



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