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OIF

28/05/2009

Port-au-Prince, 25 mai

Haïti. Le capital humain de demain sous hypothèque : 300 000 enfants en domesticité

Par Natacha Clergé

 

Trois cent mille enfants, soit un enfant sur 10 en Haïti, sont en domesticité, selon le recensement de la population réalisé en 1998. Agressés en permanence et privés d’instruction, ils constituent cependant les ressources futures, mais des ressources sous hypothèque. C’est l’idée centrale débattue, samedi, lors du colloque sur la thématique des enfants domestiques en Haïti, à l’initiative des fondations Maurice Sixto et Jean-Robert Cadet.

« L’un des cas que j’ai découvert récemment et qui me marque, c’est une petite fille brûlée sciemment par des gens chez qui on l’avait placée. Lorsque que j’ai interrogé la famille d’accueil, son explication m’a atterré. Elle prétend corriger l’enfant car il avait l’habitude de piquer la nourriture des autres », raconte Renel Costumé, commissaire responsable de la Brigade des mineurs à la Police nationale d’Haïti (PNH).

Le commissaire a parlé d’une voix sobre et mesurée. Cependant, au fil de son récit, les participants n’ont pu se retenir d’exprimer leur émoi et leur indignation. Á travers le témoignage du commissaire de police, les quelques centaines de participants au colloque ont découvert ou redécouvert l’ampleur d’un phénomène pourtant proche, car selon le recensement de la population réalisé en 1998, 300 mille enfants vivent en domesticité en Haïti.

Après le commissaire de police, des professionnels de divers domaines sont intervenus au colloque. Si tous ont admis que placer des enfants en domesticité constitue une violation des droits de ces derniers, ils ont été plutôt divergents quant aux fondements sociaux du phénomène. La communication présentée par des pasteurs, hougans et prêtres s’est basée sur des arguments sentimentaux. D’où la récurrence des termes méchanceté/bonté dans leur discours. Les psychologues et sociologues se sont eux inscrits dans une démarche scientifique, expliquant les conditions socio-économiques ou encore les schèmes psychosociaux sur lesquels fonctionne la relation entre adultes et enfants domestiques.

« La communication dans le système restavek est une communication pathologique. Elle est autoritaire, car l’enfant n’a pas le droit de faire valoir son point de vue. L’enfant domestique est battu constamment et très souvent humilié. C’est donc un enfant qui est agressé continuellement. L’un des exemples de cette communication est que l’enfant ne peut regarder les autres dans les yeux. Il s’ensuit que l’estime de soi de l’enfant est détruite. Sa personnalité est déstructurée ou du moins structurée d’une façon particulière qui l’handicape toute sa vie durant. C’est donc les ressources humaines futures qu’on détruit à travers le système restavék », a soutenu le professeur Jean-Robert Chéry. Jean-Robert Cadet, ancien domestique lui-même et président d’une fondation qui s’occupe des enfants domestiques, a confirmé la thèse défendue par le professeur psychologue.
« Autrefois, je me pouvais m’asseoir dans le salon de quelqu’un et discuter avec lui d’égal à égal. J’étais toujours mal à l’aise. J’étais paralysé. Si je reste debout ici pour vous parler, c’est après maintes thérapies avec des psychologues. J’étais un enfant domestique. Je n’avais pas le droit de parler aux gens, de m’impliquer dans leur conversation. Je ne pouvais pas non plus utiliser la même toilette qu’eux. La nuit, je dormais dans la cuisine sous une table. Si je suis sorti de ce systéme, c’est grâce à Dieu », a témoigné Jean-Robert Cadet, les larmes aux yeux.

« Avec de faux documents, ils m’ont conduit avec eux aux États-Unis. J’avais alors quinze ans. Là encore, j’ai continué à les servir, matin et soir. Ils m’ont envoyé à l’école, car ils craignaient les autorités. Aux États-Unis, l’éducation est obligatoire et les autorités y veillent. J’ai échappé au système restavék avec l’aide de Dieu », a-t-il poursuivi sous les ovations de l’assistance.

De 1984 à aujourd’hui, le nombre d’enfants en domesticité a augmenté. De 109 mille en 1982, le nombre est passé à 300 mille en 1998. Au recensement de 2002, une légère baisse est observée. Cependant les conditions de vie des enfants en domesticité empirent.

« Actuellement, nous assistons à un changement dans le phénomène de restavék. Avant, c’était des gens avec des revenus économiques élevés qui avaient un enfant domestique à leur charge. La famille biologique de l’enfant le plaçait chez cette famille plus ou moins riche pour que l’enfant ait accès à l’éducation et à une vie plus ou moins décente. En général, l’enfant avait un minimum. Je ne dis pas que l’enfant était bien. Non point du tout. C’est toujours une situation problématique. Cependant, actuellement, ce sont des familles pauvres qui accueillent ces enfants. Ces familles n’ont pas les moyens de payer les services d’une travailleuse domestique. Ils prennent en conséquence en domesticité un enfant. C’est alors pour ce dernier une calamité », a souligné un intervenant.

« La brigade des mineurs intervient toujours lorsque les enfants sont en danger. Cependant notre champ d’action est balisé par les lois nationales. Il n’existe malheureusement pas de lois nationales qui criminalisent le fait de prendre des enfants en domesticité. Alors nous ne pouvons investiguer et appréhender les gens qui ont des enfants domestiques. Mais la brigade agit à chaque fois que les enfants sont maltraités. Ce travail doit être fait avec l’appui de la population. En France, 80% des cas de maltraitance d’enfants sont découverts avec l’aide de la population. C’est pourquoi dans les mois à venir, nous allons mettre une ligne téléphonique accessible et disponible au service de la population. Actuellement les gens peuvent appeler au 250-6607 pour signaler les cas d’enfants en danger à la brigade », a informé le commissaire Rénel Costumé.


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