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Batay Ouvriye

20/05/2009

 

SUR LA PLACE PUBLIQUE

 

    Transportée là, filmée, la scène applaudie rend la situation alors troublante, la relation coincée. Un travailleur haïtien a eu la tête tranchée à la hache sur une place publique de Santo Domingo, capitale de la République Dominicaine. Sorti de là où il avait été capturé, il fut transporté là, devant une multitude réjouie, la scène filmée… Il semblerait qu’il aurait également coupé la tête d’un patron dominicain qui refusait de lui payer son dû. Il semblerait que ce ne serait pas lui le premier meurtrier mais son frère. De toute façon, il s’agirait d’un conflit de travail, entre un ouvrier et un patron. Pourquoi alors les travailleurs dominicains se sont-t-ils rangés aux côtés du patron, fût-il Dominicain ? Dans le conflit opposant les ouvriers haïtiens au patron Grupo M de la zone franche de Ouanaminthe, ceux dominicains de Santiago qui eux aussi travaillent pour le Grupo M dans une autre de leurs multiples zones franches de cette région, avaient automatiquement et naturellement sympathisé avec les ouvriers haïtiens, allant même jusqu’à pousser leur solidarité agissante à faire grève chez eux en appui militant. Dans le cas qui nous occupe aujourd’hui, il semblerait que la propagande anti-haïtienne des classes dominantes dominicaines ait mieux fonctionné, le nationalisme l’ait emporté.
     Durant la longue récente période des horribles méfaits contre les travailleurs ressortissants haïtiens, 2005 plus particulièrement, nous avions sorti une réflexion qui cherchait à analyser les relations entre nos deux peuples, leur évolution surtout, essayant de trouver, démontrer le pourquoi des différents moments de crimes, dans le cadre d’une domination / répression permanente (« Sur les affres… » : rapport à consulter). La complexité des rapports entre ces deux formations sociales qui se partagent l’île de Kiskeya donne lieu à de différents moments, très contradictoires, pouvant aller du massacre de 1937 au vote massif envers Peña Gomez, Noir descendant assumé de coupeur de cannes haïtien, quand les intérêts de classe sont d’abord clairement ressentis, organisés, exprimés. Lesquels intérêts de classe ont, de même cependant en camp contraire, poussé les grands bourgeois de l’Association des Industriels Haïtiens (ADIH) à prendre partie à l’occasion de la lutte sur la zone franche, pour leurs (véritables) frères du Grupo M, quand bien même ces derniers avaient entraîné leurs forces armées à matraquer violemment, sur le sol haïtien, les ouvriers en protestation, ou administré sans permis vaccins douteux et dévastateurs. Le gouvernement d’alors, par l’intermédiaire de son ministre de la justice, avait même été jusqu’à interdire l’application du verdict du tribunal de Fort-Liberté qui, saisi de l’affaire, avait donné raison aux travailleurs et sanctionnait le Grupo M, sous prétexte que cela pourrait « effrayer les investisseurs » ! Le cas d’aujourd’hui a penché pour une autre combinaison : les moments se différencient selon le jeu précis de l’enchevêtrement des contradictions et des besoins ou nécessités circonstancielles des multiples parties. L’article sus-mentionné tâchait aussi d’élucider certain mécanismes en fonctionnement. Il serait utile d’y retourner. Nous l’incluons à ce dossier.

     Mais, indépendamment de la compréhension même, c’est l’extrême qui secoue : aujourd’hui l’émotion est à son comble, l’indignation gronde. Spontanée et émotionnelle ou plus réfléchie et demandant de l’être, elle n’est pas moins généralisée. C’est que la barbarie de l’acte extériorisé n’a de pendant que dans le fonctionnement intérieur de la terrible schizophrénie, meurtrière, qui entretient la laideur et nourrit les convulsifs soubresauts de ce peuple frère : par le racisme dominant subjugué, banni pour étant noir mais moins que l’autre, il oscille entre deux pôles aussi ternes que méprisants, cependant également explosifs.
L’ambassadeur dominicain essaie d’apaiser les esprits en avançant que les deux peuples n’éprouvent pas de haine l’un envers l’autre et que les relations sont en général cordiales. C’est le rôle d’un ambassadeur, et M. Silié s’y rattache peut-être trop. Mais il a raison, d’une certaine façon. Même que, ensemble, ils ont été massacrés, brûlés vifs au Napalm par Balaguer et les conseillés militaires américains. Unis, travailleurs haïtiens et dominicains, dans la province de San Juan réclamaient la terre à celui qui la travaille. Cela se passait en 1962, à Palma Sola (Voir « Sur les affres… »). Mais M. Silié n’a raison que « …d’une certaine façon ». Car il omet l’autre versant qui, justement, appelle aussi à la haine entre travailleurs d’un même camp populaire mais traversé de contradictions attisées par les dominants, pour mieux régner. Ces conflits, construits par l’évolution même de l’histoire du capitalisme, les rapports Haïti – République Dominicaine n’y échappent pas et même, au contraire, en sont une expression extrêmement claire. Cette haine incite à l’horreur, à l’aberration suprême qu’un peuple puisse arriver à trancher, sur la place publique, la tête d’un de ses frères de classe qui luttait précisément contre l’ennemi commun réel. C’est le rôle d’un ambassadeur réactionnaire que d’essayer de masquer cet autre versant. Mais est-ce celui de Ruben Silié ?

     L’indignation est ici générale. Mais, à l’instar de la situation même du pays, elle est confuse. Et, souvent, mystificatrice. La plupart du temps, elle en appelle à l’État, au gouvernement, au président... Mais n’est-ce pas à partir de la complicité de ces dirigeants qu’ont toujours eu lieu les transactions les plus sordides des travailleurs, de ces mêmes travailleurs que l’on a toujours persécuté, torturé, violé ? Certains vont jusqu’à regretter la présence des FAdH, qui auraient su « protéger nos ‘compatriotes’ ». Ils font rire, cherchant à dédouaner ce corps armé, réactionnaire s’il en est, et qui lui-même organisait en tout temps, de la Croix des Bouquets particulièrement, la juteuse traite des braceros. Aurait-on recours à l’actuel ambassadeur haïtien à Santo Domingo ? Il faudrait ne pas se rappeler qu’il était lui-même ministre des affaires étrangères sous Duvalier, complice parfait des bénéfices sur les illégaux « anba fil ». De grands bourgeois haïtiens ne vont-ils pas eux-aussi là-bas exploiter cette main d’œuvre migrante, maintenue dans la plus volontaire illégalité jouant ainsi sur les salaires alors de misère et contribuant pleinement à leur tour à compléter le contexte général de domination orchestrée ? Le président Préval lui-même ne se rendait-il pas en terres voisines, au plus fort des tueries, vols et autres déportations massives de l'’année 2007 commémorer allègrement le centenaire de la naissance de …Jacques Roumain !? Il faut le faire !
Les travailleurs migrants d’aucun pays n’ont rien à espérer ni des classes dominantes, ni de leur État, encore moins de leur armée. Quant aux politiciens qui se renvoient ici la balle de façon fort légère, auront-ils le courage d’aller jusqu’au bout ? Ou s’agirait-il, à nouveau, d’un cirque passager, qui s’éteindra de lui-même une fois l’ « image » de la dignité retrouvée (pas la dignité elle-même, l’ « image » ; pas un pays à rectifier et remettre sur d’autres rails, l’ « image » du pays), ou céderont-ils, comme souvent, pour quelques dollars à même le sol lâchés ?

     Seuls les travailleurs eux-mêmes, dépassant les conflits où, dominés, ils ne font que jouer le jeu des exploiteurs, pourront rectifier la situation, leur situation, dans leurs intérêts, contre tous ceux qui s’opposeront alors naturellement à une telle remontée. Seuls les intérêts des travailleurs correspondent aujourd’hui à ceux d’une Nation d’Ayiti. Les progressistes auront, quant à eux, et de manière croissante, à se définir dans la foulée, ou, par à coups, s’enfoncer également dans les oubliettes de l’histoire.
Batay Ouvriye
Port-au-Prince, lundi 11 mai 2009


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