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Intervention d'Auguste Joint

28/11/2008

Intervention au Congrès du CGTG- Secteur Santé
CGOS de Rivière Sens, Gourbeyre, le 6/11/2008
Intervenant : Louis Auguste JOINT

Je remercie les organisateurs de ce congrès de m’avoir invité à échanger avec vous sur les causes de l’émigration haïtienne et la situation des Haïtiens vivant en Guadeloupe.

Vu le temps d’intervention qui m’est imparti, je n’aurai pas l’opportunité de vous exposer une analyse sur le sujet ; mais à titre d’information, je vais seulement apporter des éléments de réponses aux questions suivantes : quelles sont les causes du départ des Haïtiens de leur pays d’origine ? Où sont-ils immigrés ? Combien sont-ils en Guadeloupe ? Comment vivent-ils en Guadeloupe ? Comment pouvons-nous être solidaires avec eux ?

1- Les causes de l’émigration haïtienne.

Parmi les causes de l’émigration haïtienne, nous rappelons les suivantes qui sont les principales.

a) La politique de répression sous la dictature des Duvalier à partir des années 1960 contre les militants opposants dont des enseignants et intellectuels. Après la chute de Duvalier le 7 février 1986, cette répression continuait avec des pics périodiques, comme le coup d’Etat militaire de 1991-1994 contre le gouvernement constitutionnel d’Aristide, la chute du Président Aristide de 2004. Ce climat de répression politique s’exerce dans une société habituée à la dictature, à l’autoritarisme et en quête de la démocratie.

b) La dégradation croissante de la situation économique depuis les années 1970 est empirée dans les années 1990 et 2000. La corrélation entre la dégradation de la vie économique et les crises politiques répétées vont aggraver la situation d’Haïti. A cela s’ajoutent les effets des catastrophes naturelles comme le cyclone Jeanne de 2004 et les quatre derniers cyclones ou ouragan qui viennent de s’abattre sur Haïti en août et septembre 2008. Tout cela a engendré une sorte d’hémorragie sociale et de fuite de cerveau dans la population haïtienne. On estime que 80% des professionnels cadres haïtiens vivent et travaillent à l’étranger. Mais la majorité des migrants haïtiens sont des personnes de couches sociales défavorisées qui abandonnent le pays, parfois au péril de leur vie dans de faibles embarcations, à la recherche d’une situation meilleure sous d’autres cieux.

c) Haïti reste encore un pays vierge, avec des ressources naturelles et culturelles qui sont des atouts à exploiter pour son développement. Mais la dégradation économique et les crises politiques ont engendré en Haïti une grande insécurité sociale, manifestée sous différentes formes : la violence, l’agressivité, le vol, le viol, la corruption, les enlèvements, l’impunité, le manque de contrôle de l’Etat qui est très faible, corrompu et quasi-absent dans différents espaces de la société. Cela a occasionné un climat de peur : peur pour les entrepreneurs d’investir dans le pays, peur pour les touristes de visiter le pays, peur pour les Haïtiens de rester et de vivre dans le pays. On a l’impression que sont restés dans le pays surtout les Haïtiens qui ne peuvent pas voyager. Selon le dernier recensement de 2003, il y a 8,3 millions d’habitants en Haïti contre 2 millions d’Haïtiens vivant à l’étranger.

2- Où sont émigrés les Haïtiens ?

On retrouve les Haïtiens à travers les différents pays du monde. Les principaux pays d’accueil sont : Les Etats-Unis d’Amérique (environ un million), le Canada (environ 300.000), la République Dominicaine (environ 500.000) et la France (environ 100.000, soit 40.000 en métropole, 30.000 en Guyane, 20.000 en Guadeloupe et Saint-Martin, 5.000 en Martinique).
Pourquoi 20.000 Haïtiens en Guadeloupe et à Saint-Martin ? En 2004, sur un total de 27.000 immigrés en Guadeloupe, il y avait 12.433 Haïtiens en situation régulière, soit 9.500 résidents ayant des cartes de 10 ans ou de 1 an et le reste possédait un récépissé de 3 mois. En 2006, l’enquête de BARIANI, parlementaire de l’UMP, envoyé en Guadeloupe par Nicolas SARKOZY, alors ministre de l’intérieur, a estimé le nombre des migrants en situation irrégulière à 5.000 dont la moitié serait à Saint-Martin. La plupart de ces migrants serait des Haïtiens. Le nombre des migrants haïtiens en situation irrégulière a augmenté considérablement entre 2004 et 2006, après la chute d’Aristide. De 2003 à 2004, le nombre de demandes d’asile en Guadeloupe est passé de 135 à 2600 dont la plupart, haïtienne, sera rejetée. Cependant, quand on considère la politique d’expulsion, de reconduite à la frontière, de réduction du nombre des cartes de séjour, surtout celles d’un an ou de trois mois non renouvelées, entre 2006 et 2008, on peut conclure que le nombre des migrants haïtiens a diminué en Guadeloupe.

3- Comment vivent les Haïtiens en Guadeloupe ?

La majorité des Haïtiens en Guadeloupe vivent une situation de misère et de pauvreté, surtout ceux qui sont en situation irrégulière. Ils habitent chez d’autres Haïtiens ou des Guadeloupéens et payent leur hébergement en espèce ou avec leur force de travail. Certains leur accordent l’hébergement gratuitement par solidarité ou à cause d’une relation de famille . Pour vivre, ces personnes en situation irrégulière travaillent clandestinement, c’est-à-dire sur un marché de travail illicite, surtout dans les champs de canne, dans les bananeraies, dans les cultures maraîchères et vivrières où certains habitent dans des cases ou des taudis. A cause de la chasse des policiers des frontières (la PAF) qui ont l’habitude de pénétrer dans ces cases à n’importe quel moment de la nuit, à la recherche des « sans papier », certains « clandestins » fréquentent ces cases pendant le jour et les abandonnent pendant la nuit pour dormir dans des cachettes ou sous des arbres.
Certains de ces travailleurs en situation irrégulière nous ont confié qu’ils ont l’habitude de travailler de 6 heures du matin à 13 heures pour un salaire de 20 à 25 euros, ou de 6 heures du matin à 18 heures pour un salaire de 30 à 40 euros la journée. Mais, ordinairement, une journée de 7 heures de travail est payée à 50 euros pour les travailleurs « avec papier ». Le pire, certains patrons les font travailler pendant des mois, leur doivent entre deux à quatre milles euros et refusent de leur payer. Quand ils insistent pour leur dû, ces malhonnêtes patrons menacent de les dénoncer auprès de la police des frontières. Alors, par peur d’être expulsés, ces malheureux travailleurs renoncent à leur salaire. C’est un cas outrancier d’exploitation quand on sait que cette situation est organisée par certains patrons peu scrupuleux et peu respectueux de la loi. Ces patrons s’enrichissent au détriment des travailleurs clandestins pour lesquels ils ne payent pas de charges sociales. En outre, ces travailleurs clandestins acceptent pour un bas salaire les besognes que les travailleurs guadeloupéens ne veulent plus faire.
Une minorité d’Haïtiens, surtout des résidents, travaillent dans la construction des bâtiments et dans le petit commerce. A ceux-là s’ajoutent quelques professionnels haïtiens qui travaillent dans différents services sociaux de la Guadeloupe. Ainsi, les immigrés haïtiens apportent une part considérable dans l’économie de la Guadeloupe. La présence des travailleurs haïtiens devient nécessaire dans l’agriculture guadeloupéenne. Si on enlevait la totalité de la main d’oeuvre haïtienne dans la coupe de canne à sucre, dans les bananeraies, dans les cultures maraichères, il y aurait un dysfonctionnement dans l’agriculture guadeloupéenne.
Cependant, les Haïtiens sont sujets à différentes sortes d’accusations en Guadeloupe. Les personnes qui n’aiment pas la présence des Haïtiens considèrent qu’ils envahissent la Guadeloupe, ils prennent leur travail et ramassent l’argent du pays pour envoyer à leurs parents en Haïti. Elles les accusent aussi de profiter des services sociaux de l’Etat (l’école, les services de la santé, la sécurité sociale, les allocations familiales, le logement, etc.) et d’empêcher aux citoyens guadeloupéens la jouissance de ces services. Ce sont de pareils clichés qui se véhiculent et qui alimentent des comportements discriminatoires contre les Haïtiens en Guadeloupe .

4- Comment se manifeste la discrimination contre les Haïtiens en Guadeloupe ?

Cette discrimination se manifeste par des propos d’insulte ou d’humiliation. Pour se défendre contre les autres, certaines personnes ont l’habitude de dire : « je ne suis pas ton Haïtien ! », ou encore : « il pense que je suis son Haïtien. » Ces expressions renvoient une image négative de l’Haïtien, considéré comme un esclave, un être inférieur ou un « sans droit ». Cette ambiance de discrimination se manifeste dans les transports, dans la rue et dans le voisinage. Certains propriétaires avouent avoir refusé de louer leur maison à des Haïtiens par peur de représailles de leur entourage.
Le climat de discrimination contre les Haïtiens se manifeste aussi dans les services d’administration. Beaucoup d’Haïtiens se plaignent du mauvais accueil, des mauvais propos qu’ils reçoivent des employés de bureau quand ceux-ci les reconnaissent comme Haïtiens par leur faciès ou leur accent. Certaines mairies refusent d’inscrire à l’école des enfants nés en Guadeloupe dont les parents sont en situation irrégulière. Elles exigent de ces parents une carte de séjour comme condition pour inscrire l’enfant à l’école. De son côté, la Poste en Guadeloupe qui est plus accessible aux couches sociales défavorisées, refuse d’ouvrir un numéro de compte pour des Haïtiens en situation précaire, c’est-à-dire qui ont un récépissé ou une carte de séjour valable de trois mois, sous prétexte qu’ils changent de domicile fréquemment et qu’on ne peut pas les retrouver après. Ainsi, ces personnes n’ont pas le droit de recevoir des chèques ou des virements, ou bien elles utilisent le numéro de compte d’une tierce personne pour recevoir leur argent, ce qui occasionne parfois des abus à leur encontre. Ou encore, certains policiers de frontières ont l’habitude de défoncer les portes et pénétrer dans la maison des gens avant 5 heures du matin, à la recherche des personnes « sans papier ». Or, ces pratiques sont contraires aux lois de la République française. Mais, par manque d’information et d’accompagnement, ces personnes « sans papier », considérées comme des « hors la loi », n’arrivent pas à se défendre contre ces abus de pouvoir.
La discrimination contre les Haïtiens connaît des moments de pic en Guadeloupe. C’est le cas de la campagne de discrimination contre les Haïtiens orchestrée par Monsieur Ibo SIMON, l’animateur de la Télévision Canal 10, entre 1999 et 2001. Cette campagne condamnée et freinée par un procès mené et gagné par des associations haïtiennes et guadeloupéennes, a été réactivée entre 2004 et 2006 par Monsieur Henri YOYOTTE, animateur et responsable du Radio Contact. Grâce aux interventions des organisations comme GRASG (Groupe de réflexion-action sur la société guadeloupéenne) et des personnalités, cette nouvelle campagne de discrimination a été freinée par la menace de fermeture venant de la CSA (Commission des Services Audiovisuels). Mais, s’il n’y a pas un travail permanent de sensibilisation et de défense de droits humains, il y aura toujours un risque de rebondissement de ces tendances de xénophobie et de discrimination dans la société guadeloupéenne. Dans ce sens, un travail commence à être fait par des organisations comme la Ligue des droits de l’homme, le Collectif contre la xénophobie, le Secours catholique, l’Amnesty international et la Fédération d’associations franco-haïtiennes en Guadeloupe. Ces organisations commencent à intervenir auprès de certains services administratifs pour les interpeler sur leur façon d’agir. Elles organisent aussi des permanences de conseils pour informer et accompagner les Haïtiens dans la défense de leurs droits.
5. Comment pouvez-vous être solidaires avec les Haïtiens ?
Le cri collectif d’indignation exprimé par beaucoup de Guadeloupéens contre l’expulsion du petit Jephté , envoyé avec son père en Haïti, est symbolique du sentiment de solidarité entre les Guadeloupéens et les Haïtiens. Cette solidarité se manifeste davantage par les nombreuses initiatives d’aide d’urgence entreprises en Guadeloupe pour secourir les sinistrés haïtiens après le passage des quatre derniers cyclones et ouragans en fin d’août et début de septembre 2008. Même si ces initiatives révèlent une contradiction entre le sentiment de compassion des Guadeloupéens et le refus de la Préfecture de Guadeloupe d’interrompre provisoirement la reconduite à la frontière des immigrés haïtiens en situation irrégulière. Pour exécuter une politique de contrôle d’immigration et de renvoi massif des irréguliers, les dirigeants français ne partagent pas la compassion de leurs dirigés face à la situation catastrophique que vit le peuple haïtiens après le passage des cyclones.
Etre solidaire des Haïtiens, c’est avoir le courage de dénoncer la stigmatisation et les injustices sociales que subit la communauté haïtienne en Guadeloupe ; c’est aussi mener un travail de sensibilisation et de conscientisation dans la société guadeloupéenne pour aider les gens à identifier les vraies causes de leurs problèmes et ne pas prendre un groupe social comme bouc émissaire.
Etre solidaire des Haïtiens, c’est renforcer les initiatives d’accueil et d’accompagnement pour favoriser l’insertion des Haïtiens dans la société guadeloupéenne ; c’est contribuer à votre niveau d’organisation aux actions de développement d’Haïti pour permettre aux Haïtiens de trouver dans leur pays du travail, de la sécurité alimentaire et autres pour améliorer leur condition de vie.
Etre solidaire des Haïtiens, c’est chercher à influencer de manière collective vos dirigeants politiques et économiques pour entreprendre des vraies actions de solidarité internationale pour le développement durable d’Haïti, qu’on arrête de donner à Haïti une aide qu’on reprend d’une autre main. Par exemple, il convient d’influencer pour l’annulation de la dette extérieure d’Haïti dont seulement le taux d’intérêt lui coûte 50 millions de dollars par an. Cette dette mal négociée et mal utilisée demeure un obstacle majeur au développement du pays. Deuxièmement, de 1994 à nos jours, il existe en Haïti une intervention internationale, sous forme militaire et civile, qui coûte un demi-milliard de dollars par année pour son maintien . Si on avait utilisé cette somme dans la construction d’infrastructures et la formation de ressources humaines, aujourd’hui, Haïti aurait probablement un autre visage. Si les autres pays continuent à « aider » Haïti de cette façon, pendant les décennies à venir, elle sera encore de plus en plus pauvre. Pour éviter cet engrenage, il convient d’influencer vos décideurs politiques pour que l’aide apportée à Haïti serve vraiment pour la construction du pays.

Louis Auguste JOINT,
Sociologue
auguste.joint@wanadoo.fr



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