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Comment et pourquoi forme-t-on un gouvernement en Haïti?

06/09/2018

Depuis quelques années monter un gouvernement en Haïti est devenu un exercice difficile aux finalités vaines. Mais pas pour tout le monde.

Tout commence en 2006. René Préval est élu mais ne veut pas diriger avec ses alliés naturels de Lavalas. Le pays sort d’une période troublée entre la chute du président Jean Bertrand Aristide (2004), la transition Alexandre-Latortue et les élections mouvementées (2006) de l’homme de Marmelade. Pour garantir la paix, René Préval, fort des expériences passées, invente un gouvernement d’union nationale qui lui permet de garder une partie des cadres de la transition, d’incorporer des transfuges des partis politiques qui n’étaient pas de son camp et de faire place pour ses amis proches. Il en sera ainsi pendant tout son mandat. Pour gérer le Parlement, Préval arrose les parlementaires de son légendaire sirop… comme l'expliquera le sénateur Hector Anacacis.

Avec l’arrivée de Michel Martelly, la partie est plus difficile. Le chef de Tèt Kale n’a ni appui parlementaire, ni historique politique, ni allié sur l’échiquier. Après des tentatives mort-nées de nommer Daniel Rouzier et Bernard Gousse premier ministre, Michel Martelly ne garde pas longtemps Gary Conille, celui qui a réussi à passer devant les chambres. Ce PM venu de l’international plus que du local avait tenté de prendre son indépendance et parlait aux parlementaires, crime d’entre les crimes aux yeux des Tèt Kale. Pour son quatrième choix comme premier ministre, le président Martelly a choisi son ami Laurent Lamothe et lui laisse la haute main pour gérer les parlementaires. Les élus entrent dans une course folle aux nominations dans les ambassades et aux petites attentions. Les parlementaires grappillent petits projets et autres avantages. Jusqu’au jour où ne pouvant plus servir de fusible, Lamothe tombe. Evans Paul, qui le remplace, est du sérail politique et continuera à satisfaire les besoins des élus. Le robinet ouvert ne peut plus se fermer. Le sirop coule à flots.

Quand, à la chute de Michel Martelly, Jocelerme Privert devient président, le Parlement est dans une barrique de sirop. Privert est sénateur, président du Sénat. Il sert largement ses honorables collègues. Le Parlement est au pouvoir et comprend qu’il ne doit plus lâcher prise. C’est la dolce vita pour les parlementaires. Fritz Alphonse Jean choisi par Privert pour devenir Premier ministre échoue. Il voulait avoir la haute main sur la composition du gouvernement. Enex Jean-Charles, lui, ne se bat pas contre les parlementaires et passe. Elevé à l'école de René Préval, il alimente la ruche.

L’élection de Jovenel Moïse ne changera rien à la donne. Au contraire. Le président dispose d’une majorité parlementaire artificielle qui ne tient que par l’arrosage au sirop des plantes et des plates-bandes du Parlement. Jovenel Moïse le comprend quand il échoue à nommer un patron du secteur privé, son choix premier, comme premier ministre. Il faudra à l’homme de la banane donner et donner encore directions générales et ministères pour faire passer Jack Guy Lafontant. Après un doigt, les élus demandent un bras, puis tous les moyens possibles de l’État pour satisfaire leur appétit. En quelques années, le budget des deux chambres est triplé. Pas une nomination pour un poste public ne se fait sans un député ou un sénateur comme référence. Pendant les quinze mois de Lafontant comme premier ministre, c’est le pouvoir des parlementaires qui s’exerce. Le président a ses projets, le chef du gouvernement et quelques ministres fidèles suivent les ordres de la présidence, le reste de l’administration ne fonctionne que pour satisfaire les honorables élus.

Avec la nomination de Jean Henry Céant, on assiste déjà à la continuité du captage de l’État au profit des parlementaires et de quelques happy few. On raconte déjà que le premier ministre n’aura pas plus de trois ministres à lui dans son cabinet. Le Conseil des ministres en gestation est déjà cannibalisé pour satisfaire les forces parlementaires et les gros appuis du pouvoir. Aucun député, aucun sénateur de la majorité présidentielle qui ne dit plus son nom ne veut sortir de la piscine où coule le miel. Et ils savent comment jouer des menaces de ne pas voter telle ou telle demande de l’exécutif pour obtenir gain de cause.

En ce mois de septembre 2018, tout semble être déjà en place pour que le seul projet du prochain gouvernement soit la création de moyens au service des heureux élus qui iront aux prochaines élections avec l’appui de la coalition rose et sous les emblèmes des partis politiques membres de la nouvelle coalition en formation.

Et l’après-émeute ? Et l’avenir ? Et Haïti dans tout cela ?

On verra… si on a le temps et des moyens en trop.



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