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Michaëlle Jean : « Je suis la seule chef d’Etat à connaître la vulnérabilité du réfugié »

25/10/2017

 Michaëlle Jean : « Je suis la seule chef d’Etat à connaître la vulnérabilité du réfugié »

Réfugiée d’Haïti, Michaëlle Jean, qui fut la première femme noire gouverneure générale du Canada, dirige l’Organisation internationale de la francophonie.

Je ne serais pas arrivée là si…

Si je n’avais eu ce lien si fort, si viscéral, avec l’Afrique. J’y vois même quelque chose de matriciel. L’Afrique m’a faite, même si je suis née à des milliers de kilomètres de ses côtes. L’Afrique était en moi, avant même que je foule son sol. L’Afrique me coule, ou plutôt « me marche dans le sang », selon une expression créole. Et le choc inouï ressenti lors de ma première visite en tant que gouverneure générale du Canada continue de m’ébranler et de m’enchanter. C’est l’intensité de ce lien qui m’a décidée à entrer en campagne pour devenir secrétaire générale de la francophonie en 2014, parce que je sais que l’avenir de la langue française est en Afrique. Nous étions cinq candidats et j’étais la seule femme. Les quatre autres étaient africains de naissance, moi, africaine de descendance et issue de nombreux métissages.

Votre parcours vous a menée sur tous les continents. Mais c’est en Haïti que vous êtes née et que plongent vos racines.

Oui, bien sûr. Je suis de cette île, qui fut la première république noire à faire la révolution et à rompre avec l’esclavage. De cette île qui a redonné ses lettres de noblesse au mot « nègre » qu’on nous lançait au visage pour nous humilier, en décidant que chez nous, il voudrait dire « homme ». De cette île subversive qui, pour compenser la dépossession de nos noms et de nos origines, s’est approprié les noms les plus célèbres de la civilisation européenne : on se nomme Rousseau, Voltaire, César, Apollon en Haïti, et c’est magnifique. De cette île où les femmes sont fortes, fières, travailleuses, autonomes.
Ma grand-mère maternelle par exemple, personnage phare de ma vie : elle s’était retrouvée veuve très jeune avec cinq enfants et avait fui son village – et l’emprise de ses frères – pour rejoindre Port-au-Prince. Là, elle avait acheté une machine à coudre Singer sur laquelle elle s’était attelée jour et nuit à la fabrication de vêtements, qu’elle allait vendre au marché. Son obsession était que ses enfants, filles et garçons, aillent tous à l’école. L’un de ses fils, René Depestre, est d’ailleurs devenu l’un des grands écrivains de la francophonie. Elle a déjoué le sort et pris en main sa destinée. Et elle m’a transmis l’idée, enfant, que rien n’est impossible à qui rêve, agit, se bat.

Les défis et combats étaient pourtant périlleux, dans cette île où régnait depuis 1958 la dictature de Duvalier.

J’en avais conscience très jeune, car mes parents étaient des militants, démocrates, engagés contre le régime des Duvalier. Ma mère, qui menait des campagnes d’alphabétisation à travers le pays, a été arrêtée, puis heureusement relâchée. Mon père dirigeait une école reconnue pour avoir formé beaucoup d’esprits progressistes. Il a été arrêté, atrocement torturé. Son meilleur ami est mort dans ses bras. Lui a été jeté devant notre portail, méconnaissable, couvert de sang.
Des foules de gens autour de nous ont disparu. J’ai vu des exécutions publiques, les cadavres dans les rues, des gens brûlés vifs. Les militaires arrivaient avec les pompiers, parfaitement organisés, mettaient le feu à une maison dans laquelle se trouvait une famille et mitraillaient ceux qui essayaient de sortir. Les Benoit, qui habitaient quelques maisons plus loin que la nôtre, ont ainsi tous péri dans les flammes. Pendant des semaines, ça sentait la chair brûlée. Quant aux Bajeux, en face de chez nous, ils se sont tous volatilisés du jour au lendemain.

Comment réagissait l’enfant que vous étiez ?

J’ai été élevée dans un esprit de combat et avec une interdiction absolue : l’indifférence. Mes parents exigeaient que je sois témoin et consciente de tout. Y compris des pires souffrances. Avec l’idée que lutter est fondamental. Et que je pouvais faire la différence. Je n’ai donc jamais connu l’innocence. Je voyais des cousins, des amis de mon âge, qui étaient protégés dans une bulle. Pas moi. Jamais. Et je ne me souviens pas d’une époque où je ne me suis pas sentie adulte. Même toute petite. C’est lourd mais cela forge un caractère. Je suis un être grave. Et certains mots n’existent pas dans mon vocabulaire : « difficile », « impossible ». Ce n’est pas une question de résilience – je n’aime pas ce mot qui implique une dose de fatalisme – mais bien de résistance.

Comment s’est passé votre départ d’Haïti ?

Mes parents n’avaient guère le choix. A la sortie de prison de mon père, ils ont couru se réfugier à l’ambassade de France, qui les a aussitôt transférés vers celle des Etats-Unis, laquelle a accepté d’exfiltrer l’homme, mais pas sa femme ni ses enfants. Ma mère, ma sœur et moi avons donc vécu dans la clandestinité pendant un an, tandis que mon père était expédié à Porto Rico. C’est là qu’on l’a informé qu’une province francophone du Canada procédait à la laïcisation de l’éducation – autrefois confiée aux religieux et à l’Eglise – et qu’on recherchait des enseignants laïcs francophones. Il s’est donc retrouvé au Québec, professeur dans un collège de Thetford Mines, une petite ville minière des cantons de l’Est, fameuse pour l’extraction de l’amiante. Et en un an, il est parvenu à nous envoyer suffisamment d’argent pour faire nos papiers et acheter les billets d’avion pour le rejoindre.

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/festival/article/2017/09/03/michaelle-jean-je-suis-la-seule-chef-d-etat-a-connaitre-la-vulnerabilite-du-refugie_5180211_4415198.html#vzWXkoIP65XEujDB.99



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