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Quelle politique agricole pour Haïti ?

14/09/2017

Quelle politique agricole pour Haïti ?

Par Colette Lespinasse, article publié le 12 juillet 2017

Aujourd’hui en Haïti, le mot Agriculture est sur toutes les lèvres. Après avoir été jeté aux oubliettes pendant longtemps, minimisé dans les budgets, l’agriculture haïtienne refait surface, du moins dans les discours. Les décideurs semblent se souvenir de ce secteur qui représente le plus grand pourvoyeur d’emplois dans le pays. Plus d’un million de personnes vivent directement de l’agriculture.

Depuis l’arrivée à la présidence de M. Jovenel Moise, tout le monde est dans l’expectative pour savoir ce qui va vraiment changer dans la vie des paysans haïtiens, du monde rural et du pays en général, car c’est un monsieur qui parle beaucoup d’agriculture et qui a commencé à prendre quelques initiatives dont les objectifs ne sont pas tout à fait clairs. En tout cas, le budget déposé récemment au Parlement pour l’exercice fiscal Octobre 2017- Septembre 2018, met l’agriculture en quatrième position parmi les priorités du gouvernement. Est-ce à dire que le secteur agricole haïtien sera réellement et définitivement lancé, pour le bien-être des producteurs, du monde rural et du pays en général ?
Parler de relance agricole en Haïti, aujourd’hui, c’est poser le problème du choix économique et de modèle agricole le plus approprié pour le développement du pays. Depuis l’indépendance d’Haïti en 1804, une lutte sourdine se livre entre deux modèles de production agricole : une de subsistance qui se pratique sur de petits lopins de terre et qui sert en priorité à nourrir les familles ; une seconde concentrée sur de grandes plantations mais qui vise surtout le marché international. Le pays a ainsi connu de grandes expériences d’agro-business, qui se sont effacées une fois que le marché international n’était plus demandeur, tandis que l’agriculture paysanne a survécu et parvient à compenser une partie non négligeable de la demande alimentaire (40% du marché aujourd’hui) en dépit de l’augmentation accélérée de la population et des difficultés du secteur.

Pendant longtemps, les politiques économiques adoptées ont favorisé les importations au détriment de la production locale. Ce qui a contribué à affaiblir le secteur agricole et à appauvrir chaque jour davantage la paysannerie. Les importations moyennes de produits alimentaires tournent autour de 700 millions de dollars américains par an, tandis que les investissements dans l’agriculture locale ont été pendant longtemps très faibles. Alors que les importations alimentaires ne cessent d’augmenter, la part de l’agriculture dans l’économie n’a fait que diminuer passant de 46% du PIB en 1970 à 24% en 2016[1].

Sous le gouvernement de Michel Martelly (2011-2015), certains mégaprojets touristiques et miniers ont mis encore en péril ce qui reste de l’agriculture haïtienne. En analysant les différents chocs auxquels a été soumise systématiquement l’agriculture paysanne avec la complicité de l’Etat haïtien dans beaucoup de cas, Frédéric Thomas du CETRI à écrit en 2014 un article intitulé « Haïti, un modèle de développement anti-paysan »[2].

Relancer l’agriculture haïtienne, c’est donc choisir une politique économique claire et un modèle de production dans lequel seront canalisées les énergies et ressources en faveur du développement agricole du pays. Quels sont les cultures que l’on veut promouvoir ? La tendance semble porter vers le riz pour lequel le pays n’est pas compétitif alors que d’autres produits de base très consommés sont négligés. Relancer l’agriculture haïtienne aujourd’hui, suppose donc des choix qui ne peuvent plus attendre.
Relancer l’agriculture haïtienne, c’est aussi décidé de la place qui sera accordée à l’agriculture paysanne, base fondamentale du système actuel en Haïti. Le modèle paysan axé dans sa grande majorité sur de petites exploitations d’environ 0,25 hectare est en crise. Ses détracteurs préconisent carrément sa disparition, sans vraiment préciser par quoi le remplacer.

En tout cas, aucune initiative agricole en Haïti n’est viable si elle fait l’impasse sur la paysannerie, sur les problèmes environnements intimement liés aux pratiques culturales et à la tenure foncière. En raison du rôle stratégique qu’elle joue dans la vie du pays, dans l’alimentation de la population, en raison aussi du nombre élevé de personnes qui vivent exclusivement de cette activité, l’agriculture paysanne représente un élément clé de toute politique économique qui vise le développement réel d’Haïti. Dans quelle direction va Haïti aujourd’hui ? Les acteurs du monde rural et les institutions d’accompagnement des paysans ont, dans ce contexte, du pain sur la planche.

[1] PAPDA/GRAMIR, Aout 2015, Kaye Revandikasyon Peyizan ak Peyizàn yo Rejyon Gran Sid
[2] Frédéric Thomas/CETRI, 2014 : Haiti, un modèle de Développement Anti-Paysan



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