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Des bananes bio, équitables, mais pas recommandables

28/08/2017

Des bananes bio, équitables, mais pas recommandables

Gabriel, l’un des nombreux Haïtiens qui travaillent dans les bananeraies de la République dominicaine, peine à gagner sa vie. Pourtant, la plupart des exploitations du pays sont bio, voire commerce équitable.

D’abord, Gabriel n’a pas osé recevoir chez lui. Timide, il a préféré se confier chez un voisin, avant d’accepter de prendre le chemin de sa baraque. Dans l’obscurité de sa cabane de fortune, il baisse les yeux sur les quelques objets qu’il possède : un vélo trop petit, des manuels pour apprendre l’anglais et l’espagnol, et son lit, un matelas posé sur des planches.

Nous sommes dans le village de Boca De Mao, situé dans une vallée fertile et bien irriguée où se trouve la majorité des bananeraies de la République dominicaine. Gabriel fait partie des dizaines de milliers de Haïtiens venus gagner leur vie dans les plantations. Gabriel n’est pas un nouveau venu dans le batey numéro 3, un de ces ghettos construits pour les travailleurs pauvres dans les années 50. Il est arrivé en République dominicaine il y a sept ans, et a obtenu depuis son permis de séjour. A son poste, le nettoyage des bananes, il touche 6 000 pesos dominicains, soit 120 euros par mois. Il n’a pas de contrat. Le décompte est facile à faire : «Mon loyer me coûte 700 pesos. Je dépense 3 000 par mois pour manger. Ce qu’il me reste ensuite, c’est de la survie. J’ai une maison en Haïti, j’aimerais y retourner mais il n’y a pas d’emploi là-bas.» Alors en attendant d’y retrouver un jour son pays, il envoie un peu d’argent à sa sœur. 1 500 pesos, quand il le peut.

En quelques années, la République dominicaine est devenue le paradis du bio, produisant tous les ans près de 80% des 400 000 tonnes de bananes. Dans plus d’un tiers des cas, elles sont aussi certifiées commerce équitable (Fairtrade-Max Havelaar) et sont principalement exportée vers l’Europe. Dans les champs du pays, au moins les deux tiers des petites mains sont haïtiennes, un chiffre qui peut grimper à 90% dans certaines plantations. La plupart travaillent au jour le jour, pour plusieurs employeurs, sans contrat et souvent sans papiers.

Si cette main-d’œuvre très fluctuante est difficile à chiffrer, au Sitranor, un syndicat tout juste naissant, on estime que seuls 15 à 20% des Haïtiens seraient déclarés dans la région de Boca De Mao. «Comme la loi est très peu appliquée, on se retrouve même parfois avec des personnes payées en dessous du salaire minimum», raconte un de ses membres. Le smic local a récemment été réévalué à 320 pesos par jour (soit 6,4 euros) contre 267 précédemment. D’expulsions vers Haïti en retours clandestins, chaque jour, ils sont des centaines à traverser cette frontière poreuse pour venir s’échiner dans le secteur agricole, le bâtiment ou le tourisme.

A Port-au-Prince, le responsable d’un groupe d’appui aux rapatriés et réfugiés, Garr de Saint-Pierre Beaubrun, insiste: «Ces sans-papiers forment une main-d’œuvre malléable, qui ne se plaint pas, n’a accès à aucun droit, peut se faire expulser à tout moment.»

Démarche longue et fastidieuse

Positionnées sur un marché labellisé, on pourrait attendre des plantations de bananes de République dominicaine qu’elles soient plus respectueuses de ses travailleurs. Si le bio n’exige rien en terme de conditions de travail hormis le fait que les ouvriers ne soient pas exposés aux produits chimiques, qu’en est-il du commerce équitable ? Chez Banelino, une importante coopérative d’environ 400 petits producteurs, labellisée Fairtrade-Max Havelaar, des projets ont été mis en place grâce à la prime de développement exigée par le label. Ainsi, pour chaque carton (de 18 kg) vendu, 1 dollar est reversé à la communauté afin de favoriser des actions menées dans l’éducation, la santé ou l’amélioration de la productivité. Banelino est également venu en aide à des sans-papiers - la quasi-totalité d’entre eux, affirme la coopérative - pour qu’ils régularisent leur situation auprès du gouvernement. Une démarche longue et fastidieuse lorsqu’il faut d’abord obtenir les papiers haïtiens avant le permis de séjour dominicain. «Mais une fois qu’ils ont des papiers, certains vont travailler ailleurs», regrette la directrice, Marika de Pena. Une situation compréhensible quand on sait qu’en terme de salaire, le commerce équitable n’impose rien de mieux aux exploitants que le salaire minimum en vigueur dans le pays. Chez Banelino, pourtant considéré comme le fer de lance du commerce équitable où les conditions sont meilleures que dans une bonne partie des plantations, les travailleurs doivent se contenter d’un salaire à peine plus élevé que le minimum légal. Pour comprendre ces salaires dérisoires, même dans des plantations certifiées, il faut prendre en compte la situation locale. D’une part, l’exploitation d’une main-d’œuvre haïtienne peu coûteuse remonte au début du XXe siècle, surtout dans le secteur agricole. Mais aussi le contexte international : la banane subit la pression d’un marché ultra-exigeant. Dans les supermarchés français, elle est généralement vendue autour des 1,5 euro ou 2 euros le kilo, soit 30% moins cher qu’une pomme.

«Privilégier les labels»

A Paris, le Bureau d’analyse sociétale pour une information citoyenne (Basic), qui étudie l’impact de certaines filières et notamment agroalimentaire, estime que si les marges des supermarchés tournent autour de 35 à 40% pour la banane (une moyenne classique dans l’alimentaire), le salaire des ouvriers représente seulement 4 ou 5% de son prix. «Les grandes surfaces utilisent ce fruit comme prix d’appel mais ça n’a pas de sens, explique le directeur du Basic, Christophe Alliot. La banane vient du bout du monde et elle impose des normes drastiques en terme de calibrage, de maturation, qui demande une logistique coûteuse pour les producteurs. En bout de chaîne, ce sont les travailleurs et les petites exploitations qui en paient le prix.»

En République dominicaine, l’industrie de la banane s’appuie en effet sur une large base de petits producteurs : 60% des plantations s’étendent sur moins de 6 hectares. Plus fragiles, ce sont eux qui subissent le plus les effets des aléas climatiques ou les variations de la demande. Par exemple, en Europe, on mange de la banane en hiver mais beaucoup moins en été. Cercle vicieux, ces petits producteurs travaillent eux aussi avec des Haïtiens, ce qui n’arrange rien à la précarité de ces derniers.

Que faut-il faire alors en tant que consommateur ? «Il n’y a pas de solution parfaite, mais mieux vaut déjà privilégier les labels, poursuit Christophe Alliot. Il faut élargir la prise de conscience et se donner les chances de sortir d’une consommation de masse standardisée, exiger des conditions socio-environnementales plus fortes et revaloriser le travail des producteurs et des travailleurs en début de chaîne.»

Retour dans le batey numéro 3 à Boca De Mao, à ses vêtements suspendus entre les cabanes de bois et de tôle, à ses égouts à ciel ouvert, à son électricité en pointillé, à ses enfants qui jouent au beau milieu des poules et de leur cortège de poussins. Pour Gabriel, les jours se suivent et se ressemblent. Réveil à 6 heures, le travail six jours sur sept à la finca jusqu’à 14 heures, puis un peu de repos avant de prendre le chemin de l’église évangélique, de 19 à 21 heures. Gabriel change souvent d’employeur, et travaille pour plusieurs fermes à la fois. Elles sont toutes labellisées bio, mais pas commerce équitable. Lui ne semble pas trop au courant. Son rêve : parvenir à gagner 500 pesos quotidiens, soit une dizaine d’euros. «Ce serait vivre dignement.»



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