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Wesli et la valeur de l’exemple en Haïti

17/05/2017

 Wesli et la valeur de l’exemple en Haïti

Derrière la musique, la conscience patriotique : si la carrière de Wesli doit beaucoup au Canada, sa terre d’accueil, et se développe aujourd’hui en Amérique ou en Europe avec son album ImmiGrand Deluxe, le chanteur et musicien haïtien se dit d’abord au service de son pays.

Ce mois de mai, Wesley Louissaint le passe essentiellement en Colombie. Entre le musicien haïtien et ce pays d’Amérique latine, une relation s’est nouée depuis 2014, lorsqu’il avait été sélectionné pour donner un showcase dans le cadre du Marché culturel de la Caraïbe, à Cali. "Ils aiment mon côté troubadour, avec le banjo, parce qu’ils ont aussi quelque chose de similaire chez eux", explique l’artiste trentenaire, qui rappelle aussi que "la musique haïtienne est diffusée dans cette zone-là depuis des années". L’an dernier, soutenu par une maison de disques locale, il est retourné jouer "devant une grande foule" à Bogota et cette année, il y effectue une tournée destinée à renforcer un peu plus sa position sur ce territoire.

Auparavant, ce natif de Port-au-Prince installé à mi-temps à Montréal a fait un rapide détour par Paris, pour y présenter son album ImmiGrand Deluxe. Un aperçu de ses trois derniers projets commercialisés outre-Atlantique, résumés en 19 titres. "L’idée était de faire gouter à la France ce que le Canada a déjà gouté et aimé", formule-t-il.

Au service d'Haïti

Mettre en avant sa culture haïtienne, revendiquée avec fierté, a servi de ligne directrice à cette sélection dont une partie a été réenregistrée. Pour l’occasion, Wesly a utilisé le studio de l’Institut français en Haïti, car il voulait "recommencer à respirer l’air de [sa] terre natale et le faire entendre" sur ces nouvelles versions.

"La crème de la crème du pays est partie à l’étranger et n’est pas revenue. Pour moi, c’était un impératif que je revienne avec des projets pour me mettre au service d’Haïti. Je veux aller chercher toutes sortes de ressources à l’extérieur et les rapporter aux Haïtiens", souligne-t-il.

Ces cinq dernières années, il raconte avoir œuvré à "connecter" des musiciens de chez lui et d’ailleurs, dans un esprit de "décloisonnement". Il a aussi monté une école de musique, pour pouvoir "former les jeunes" et permettre à ceux qui sont déscolarisés d’échapper à la délinquance, car ils sont "beaucoup plus nombreux a y être exposés que ceux qui vont à l’école". Il en est certain : "À travers la musique, à travers mon expérience en tant qu’enfant et en tant qu’artiste, je peux contribuer à changer les choses." En filigrane, son histoire personnelle se dessine.

S’il n’avait pas le droit, enfant, de toucher la guitare à quatre cordes de son père, accrochée au mur, c’est parce qu’elle était l’outil essentiel du revenu familial. "C’était elle qui amenait le pain à la maison. La casser, ça voulait dire ne plus pouvoir manger ni aller à l’école."

Le jeune garçon comprend, et décide de fabriquer son propre instrument, après avoir trouvé dans la rue un bidon d’huile. Il tient sa caisse, la découpe pour y faire entrer le manche qu’il est allé trouver dans la forêt et qu’il a taillé, puis il a fixé dessus des cordes de nylon de différentes tailles glanées auprès des pêcheurs. "Quand mon papa est rentré le soir après avoir joué avec son groupe de troubadours, je lui ai dit que ma guitare était prête et qu’il fallait qu’il l’accorde comme la sienne. Ensuite j’ai regardé où il posait ses doigts, et j’ai appris comme ça", se souvient-il.

Créer l'ambiance

À l’église, pour les réveillons de Noël, il amplifie son instrument ainsi que la basse bricolée par son frère sur le même principe, et découvre le plaisir de créer l’ambiance. "C’est ce qui m’a fait vibrer dans la musique quand j’étais petit", assure-t-il. Il commence à rapper sur du gospel, à traduire les chansons de Bob Marley en créole, à écouter à partir du milieu des années 90 les stars du hip hop américain comme Tupac et Snoop Doggy Dog, mais aussi les 33 tours de son père : les Maliens du Super Biton de Ségou, les Sénégalais du Super Diamono, le Nigérian Fela "qui passait en boucle"…

À la fin de la décennie, son groupe SoKute se taille un succès local, avec un répertoire entre reggae, r'n'b et rap. Parmi les membres figure son compatriote BelO, qui est aujourd’hui un des principaux représentants de la musique haïtienne sur la scène internationale. "On a grandi ensemble, on allait dans la même école secondaire et je lui ai montré ses premiers accords à la guitare", raconte-t-il.

Quand il part en 2001 au Canada pour approfondir ses connaissances musicales, Wesli est encore à la recherche de son identité musicale. Ses études, puis ses collaborations en tant que compositeur ou réalisateur d’un côté, guitariste accompagnateur pour la scène de l’autre – il n’a pas hésité à passer trois mois en Guinée Conakry pour apprendre les subtilités du jeu mandingue auprès de Djessou Mory Kante – ont enrichi son propos.

"Je me suis découvert en faisant de la musique pour les autres", analyse-t-il. Avec son premier album Kouraj, en 2009, conçu entièrement dans son salon "de manière artisanale", il entrevoit ce son "hybride" qu’il a développé depuis. "70% de musique 'racine' et 30% d’autres cultures que j’explore", détaille-t-il, tout en pointant la nécessité de comprendre le fonctionnement de l’industrie du disque pour ne pas faire "du sur-place". Autrement dit, savoir concilier pragmatisme et audace artistique.



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