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Hommage à la féministe Ghislaine Rey-Charlier, décédée à 99 ans

03/03/2017

Les propos émus de l’ex-ministre Adeline Magloire-Chancy pour rendre hommage à la féministe Ghislaine Rey-Charlier, décédée à 99 ans

Paru sur Alterpresse le 23 février 2017

Propos lus à la cérémonie, déroulée le mardi 21 février 2017, à Port-au-Prince, pour rendre hommage à la militante féministe, décédée le 12 février 2017, aux Gonaïves (Artibonite / Nord)

C’est avec beaucoup d’émotion que je vois partir une amie de longue date, une amie très chère, Ghislaine Charlier. Ghislaine Rey, comme elle aimait à le rappeler. C’était encore le nom, affiché à la porte de l’immeuble qu’elle habitait à la rue Goyer, à Montréal. Solidaires, nous avons partagé joies et souffrances tout le temps de l’exil .

Ghislaine était encore plus proche de Max Chancy, mon mari aujourd’hui décédé. Amis et complices, ces deux-là, des combattants de la même lignée politique. Max faisait souvent référence à Étienne Charlier, cofondateur du Parti socialiste populaire (PSP), dans ses analyses politiques. En fait, le mari de Ghislaine, Étienne Charlier était un ami de la famille Chancy et c’est ainsi qu’après mon mariage, j’ai eu l’occasion de le rencontrer de près, lors d’une visite chez nous à Bois Patate où nous vivions avec la mère de Max.

Ghislaine et Étienne Charlier appartiennent à cette cohorte de patriotes haïtiens, marxistes, socialistes, communistes, tous des militants inspirés par des idéaux révolutionnaires et qui ont consacré leur vie à la cause de la libération du peuple haïtien. Ce qui ne leur a pas fait une vie tranquille. Il s’en est suivi répression, persécution politique, prison, exil…et, pour certains, la mort.

En fouillant dans ma mémoire pour essayer de retracer le moment où j’avais vu Ghislaine pour la première fois, un très ancien souvenir a surgi dans le cadre des événements des années 40. Il s’agit de la création du Collège de Pétion ville, par Christian Beaulieu, Étienne Charlier et Marc Bauduy, en 1943. Ghislaine raconte dans un témoignage, dont je détiens la version originale signée, qu’elle s’est mariée en 1943 et s’est installée à Pétion ville. Cela nous ramène aux années 40 où nous, les enfants de la rue Ogé, mon frère Daniel Magloire et moi, nous avions pour compagnons de jeux les enfants de militants communistes, socialistes qui ont marqué l’histoire. Daniel Roumain par exemple, le fils de Jacques Roumain et de Nicole Hibbert, ses cousines les jumelles Marie-Josée et Jacqueline Nadal, les fils et filles de Max Vieux, etc. Mon frère m’a rappelé que le collège était situé à l’arrière de l’actuel lycée de Pétion ville qui a remplacé le presbytère désaffecté.

Face aux écoles congréganistes qui tenaient traditionnellement le haut du pavé, la création d’un tel collège, mixte et résolument laïque, était un geste audacieux et novateur. Je revois Ghislaine à l’époque, elle a donné des cours dans ce collège. Je revois une jeune femme moderne, avant-gardiste, pas comme les autres, n’ayant pas peur d’affirmer ses convictions. Une nouvelle venue à Pétion ville qui intriguait les familles conventionnelles. Moi, j’avais 12 ans en 1943, j’entrais au secondaire chez les Sœurs de Lalue (Sainte Rose de Lima), alors que plusieurs de mes amis étaient inscrits au Collège de Pétion ville, Ce qui a en fait scindé le groupe d’enfants de la place Saint-Pierre.

Le témoignage que Ghislaine m’avait confié, pour être publié dans le dossier « Femmes haïtiennes », concerne la campagne de la Ligue féminine d’action sociale pour le droit de vote des femmes en 1950 et des activités du Comité de Pétion ville que Ghislaine avait mis sur pied à cette occasion. On y retrouve la même Ghislaine, ses audaces, ses passions et ses convictions. La même Ghislaine que j’ai revue longuement, seule à seule, à Montréal chez elle en 2013, puis aux Gonaïves ces dernières années.

Ghislaine est partie sans trembler, j’en suis convaincue, la tête haute, forte de ses principes et de ses convictions. Ghislaine nous offre en modèle l’histoire de vie d’une combattante d’une fidélité à toute épreuve, qui ne baisse jamais les bras. Une véritable Fanm vanyan !

Pétionville, le 21 février 2017.



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