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La « Marche des Femmes » : Haïti doit emboîter le pas !

23/01/2017

 La « Marche des Femmes » :

Haïti doit emboîter le pas !

Par Nancy Roc

Soumis à AlterPresse le 23 janvier 2017

Comme les centaines de milliers de femmes dans le monde aujourd’hui, les femmes haïtiennes doivent revendiquer leurs droits et s’émanciper. Les Haïtiennes sont quotidiennement victimes de violence ou d’exclusion et la situation ne fait que s’aggraver. Les chiffres relatifs aux atteintes sexuelles publiés par les organisations de femmes haïtiennes sont alarmants, mais loin de représenter l’ampleur du problème, dans la mesure où la honte ressentie par les victimes de violences sexuelles et le manque de confiance dans l’appareil judiciaire amènent de nombreuses femmes à se taire.

« Nous n’allons pas pleurer, nous allons nous organiser », a écrit la militante féministe Gloria Steinem dans The Guardian au lendemain de l’élection de Donald Trump [1]. Ce samedi 21 janvier 2017, des centaines de milliers de femmes à travers le monde ont manifesté pour la défense des droits des femmes. De Washington au Ghana, de Paris à Ottawa, de l’Inde à l’Antarctique, les femmes dans le monde ont massivement donné un avertissement à l’administration Trump, à la fois pour le mépris, affiché, envers les femmes, par le nouveau président américain, lors de sa campagne, et, plus largement, pour dénoncer la politique qui lui a permis de remporter sa victoire.

Si les propos orduriers de Donald Trump envers les femmes ont galvanisé les féministes américaines, initiatrices du mouvement #Womenmarch, la Marche des femmes d’aujourd’hui a largement dépassé le cadre fixé à l’origine par les instigatrices de ce mouvement. Des femmes du monde entier, des hommes et des enfants de tous âges, ont rejoint la Marche dans plus de 74 pays, pour exprimer leurs inquiétudes quant à la politique de l’administration Trump envers les droits civiques, le droit à l’avortement, les droits des minorités, la liberté de la presse, l’égalité homme-femme, le droit des réfugiés et des émigrants, la question du réchauffement climatique, la santé, etc. Selon le site web de la « Women’s March », leur mission englobe la protection des droits des immigrants de toutes les origines, des personnes de toutes les croyances religieuses, de la communauté LGBTQ, des Autochtones, des Noirs et des personnes handicapées.

Le protectionnisme radical, le populisme et le narcissisme exacerbé de Donald Trump font peur à la moitié des Américains, qui ont voté pour Hillary Clinton, et à beaucoup de pays dans le reste du monde.

L’investiture du 45e président des Etats-Unis a suscité une profonde déprime globale, mais « La Marche des Femmes » vient d’allumer une lueur d’espoir : il y a un réveil de la conscience citoyenne qui est en train de naître face à la vision du monde du nouveau Chef de la Maison Blanche.

Comme le souligne la journaliste québécoise Rima Elkouri dans La Presse de Montréal, « Trump, tout en prétendant parler au nom du « vrai monde » floué par l’establishment, en a inventé un faux où les changements climatiques sont une fumisterie, les femmes sont tout juste bonnes à être « attrapées par la chatte », les malades qui n’ont pas les moyens de payer leurs soins de santé n’ont qu’à se débrouiller... Rien de mieux pour éveiller les consciences endormies de citoyens écologistes, pour raviver la flamme féministe, pour mobiliser les défenseurs de la justice sociale. » [2]

Où étaient les Haïtiennes ?

« La Marche des Femmes » est déjà rentrée dans l’Histoire. Pourtant, tout est parti de la déception d’une avocate américaine, Teresa Shook, à la retraite à Hawaï, qui exprime sa vive déception sur Facebook, suite à la victoire de Donald Trump le 8 novembre 2016. Elle propose à ses ami(e)s sur le réseau social d’organiser une marche. Le lendemain, en se réveillant, elle avait 10,000 réponses [3]. Aujourd’hui, le mouvement est devenu planétaire.

Mais où étaient les Haïtiennes ce samedi 21 janvier 2017 ? J’ai eu beau les chercher, voir si une marche avait été organisée en Haïti. Rien. Pourtant en matière d’inégalités sociales et de violations des droits de la femme, le pays se classe parmi les premiers au monde !

Les femmes haïtiennes, force économique motrice du pays et majoritaires, ont toujours été considérées comme des citoyennes de seconde zone.

Sous la présidence de Michel Martelly, elles étaient insultées et humiliées publiquement par les propos orduriers tenus par le président-chanteur et ses partisans. La presse n’a pas été épargnée : Liliane Pierre Paul en a fait les frais au carnaval 2016 [4] et moi, sur les réseaux sociaux [5].

Comment s’étonner alors, que le viol, plus de dix ans après l’adoption d’un texte de loi reconnaissant enfin ce crime, soit banalisé en Haïti et qu’il atteigne maintenant, tous les âges et toutes les classes sociales ?

En effet, le viol prend des proportions de plus en plus inquiétantes en Haïti et connaît une véritable explosion tant à Port-au-Prince que dans les provinces.

Selon l’organisation féministe ‘’ Solidarite Fanm Ayisyèn – Sofa’’, sur les cas de viol déclaré, « plus d’une femme sur dix (13 %) a déclaré avoir été victime d’actes de violences sexuelles à un moment de leur vie. La proportion de femmes ayant déjà subi des violences sexuelles est un peu plus élevée chez les femmes âgées de 25 à 29 ans (16 %), celles qui sont en union sans cohabitation ou en rupture d’union (18 %), celles résidant dans l’Aire Métropolitaine (16 %), dans les camps (16 %), celles du département du Centre (16 %), celles ayant travaillé au cours des douze derniers mois avec ou sans contrepartie financière (respectivement 15 % et 17 %). [6] »

De 2015 à 2016, l’organisation a reçu 30 cas de viols, comparativement au 22 cas, l’année précédente. Une augmentation considérable, selon la Sofa.

Mais ce qui serait intéressant de savoir est si cette augmentation de viols est due à l’autorisation implicite, donnée par Martelly aux Haïtiens, de se conduire comme lui et d’humilier les femmes.

Mais, le viol n’est qu’une petite partie des agressions physiques ou autres, que subissent les Haïtiennes. L’impunité et le silence règnent toujours, multipliant les victimes et protégeant les agresseurs.

Samuel Pierre, président du Groupe de réflexion et d’action pour une Haïti nouvelle (Grahn-Monde), a rencontré des professionnelles d’un grand centre de santé de Port-au-Prince, qui lui ont confié qu’il y a eu une recrudescence importante du nombre de victimes de viols dans la grande région métropolitaine de Port-au-Prince, au cours des dernières années. Les personnes violées, toutes de sexe féminin, étaient âgées entre 1 an et 80 ans.

Pour Samuel Pierre, « un tel fléau doit constituer un sujet de préoccupation non seulement pour l’État haïtien mais aussi pour l’ensemble de la société haïtienne qui doit condamner fermement et sanctionner une atteinte si grave aux droits des femmes. »

Haïti a tout intérêt à rejoindre le mouvement « La Marche des Femmes », non seulement pour porter vers une voie internationale, ces victimes sans voix, mais aussi pour ne pas demeurer en marge d’un mouvement social global qui lutte contre les inégalités sociales et la reconnaissance des droits de la femme comme des DROITS HUMAINS.

Comme les centaines de milliers de femmes dans le monde aujourd’hui, les femmes haïtiennes doivent revendiquer leurs droits et s’émanciper. Les Haïtiennes sont quotidiennement victimes de violence ou d’exclusion, et la situation ne fait que s’aggraver. Les chiffres relatifs aux atteintes sexuelles, publiés par les organisations de femmes haïtiennes, sont alarmants, mais loin de représenter l’ampleur du problème, dans la mesure où la honte, ressentie par les victimes de violences sexuelles, et le manque de confiance dans l’appareil judiciaire amènent de nombreuses femmes à se taire.

Les femmes haïtiennes, victimes de violence ou pas, doivent dire NON à la violence, la discrimination à l’égard des femmes et à la passivité de l’Etat vis-à-vis des différents engagements pris tant au niveau local qu’international.

Tout peut commencer aujourd’hui !

« Tout commence aujourd’hui ! », a déclaré Donald Trump le jour de son investiture.

Les femmes du monde entier lui ont donné une réplique magistrale, qu’il n’attendait pas.

Le nouveau président haïtien prêtera serment le 7 février prochain. Il y a un nouveau Parlement. Depuis 1835, l’avortement n’a toujours pas été légalisé. Lorsque l’on sait que 30 % des cas de mortalité maternelle [7] seraient dus à l’avortement, cela est un problème de santé publique.

Il existe, pourtant, un avant-projet du Nouveau Code de procédure pénale, qui doit remplacer le Code d’instruction criminelle, datant de 1835 et qui attend toujours d’être ratifié, depuis près d’un an.

Par ailleurs, le nouveau Code pénal [8] prévoit de nouvelles infractions concernant la discrimination et la violence de genre mais aussi, entre autres, l’environnement, les armes à feu, les crimes financiers, le blanchiment des avoirs, l’abus des biens sociaux ; des thèmes urgents et brûlants pour la société haïtienne.

A l’aube de 2017, tout peut aussi commencer pour les femmes haïtiennes aujourd’hui, 21 janvier 2017. Pour qu’elles soient à l’avant-garde d’un renouveau, pour elles, mais aussi pour toute la société haïtienne.

Cancùn, Mexique, le 21 janvier 2017

Source photo : www.democracynow.org


[1] Gloria Steinem, After the election of Donald Trump, we will not mourn. We will organize, The Guardian, November 10th, 2016.

[2] Rima Elkouri, Les avantages collatéraux de l’ère Trump, La Presse de Montréal, 21 janvier 2017.

[3] Jade Toussay, Derrière la "Marche des femmes", Teresa Shook, une ancienne avocate très discrète, Huffington Post, le 21 janvier 2017.

[4] Haïti-Médias : Concert de condamnations de la chanson sexiste de Martelly contre la journaliste Liliane Pierre-Paul, AlterPrese.org, le 4 février 2016.

[5] What did Michel Martelly tell Nancy Roc about Sophia Martelly ?, YouTube

[6] Sheila Louis Joseph, Haïti-Viol : Quand le silence devient loi, Radio Métropole, 15 décembre 2016.

[7] Danio Darius, L’avortement, illégal mais pratiqué, tue, Le Nouvelliste, 26 novembre 2013.

[8] Haïti - Justice : L’avortement légalisé dans le nouveau Code pénal, Haïti Libre, le 2 février 2016.
 



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