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A Tijuana, les migrants haïtiens cherchent un refuge entre deux frontières

04/12/2016

A Tijuana, les migrants haïtiens cherchent un refuge entre deux frontières 

Paru sur Libération le 4/12/16

Entre désarroi et précipitation, 400 nouveaux demandeurs d'asiles arrivent chaque jour dans la ville mexicaine en espérant passer aux Etats-Unis, qui ralentissent la cadence d’accueil.

Au pied du mur grillagé qui marque la frontière entre Tijuana et San Diego, entre le Mexique et les Etats-Unis, les Haïtiens hésitent. Les messages équivoques envoyés par les autorités américaines à ces migrants et demandeurs d’asile, qu’ils laissent entrer tout en leur promettant l’expulsion, les plongent dans l’incertitude. Sur le point d’atteindre la fin de leur voyage, une traversée épique de la moitié du continent américain, du Brésil à la Basse-Californie, ils peuvent se rendre au poste-frontière de San Ysidro, côté américain, présenter leur demande et vivre quelque temps aux Etats-Unis au risque, hautement probable, d’être renvoyés en Haïti. Ou rompre cet élan, qui les a poussés à traverser dix pays dans des conditions pénibles, piétiner leurs espoirs et rester à Tijuana. Au pied du mur.

Coincés entre la mer, le mur et le désert

Depuis mai, ils sont plus de 11 000, selon les autorités locales et les responsables des refuges pour migrants, à avoir rejoint cette ville, coincée entre la mer, le mur et le désert. Haïtiens pour la plupart mais aussi Africains – en provenance du Congo, du Cameroun, du Ghana et de la Somalie –, ils débarquent à la gare routière de Tijuana par autobus entiers. En octobre, la crise s’est exacerbée, le succès des uns, ayant franchi la frontière, en attirant d’autres. Entre désarroi et précipitation, 400 nouveaux migrants arrivant chaque jour dans la ville mexicaine, alors que les Américains ralentissent la cadence d’accueil : le 22 septembre, Washington a annoncé la reprise des expulsions vers Haïti, suspendues après le tremblement de terre de 2010.

«C’est une crise extraordinaire», décrit Mary Galván, responsable du centre Madre Assunta, un des cinq refuges que compte Tijuana. Il s’agit d’une simple maison sans étage, qui accueille entre 110 et 120 personnes par jour. «Nous avons dû installer des lits dans la salle à manger. Plusieurs églises ont ouvert leurs portes pour loger des migrants. Mais, malgré tout, beaucoup d’entre eux dorment dans la rue. Et cela va continuer, au moins jusqu’à l’été 2017.»

Les prévisions des autorités américaines semblent confirmer les appréhensions des organisations d’aide aux migrants de Tijuana. Sarah Saldaña, la directrice des services d’immigration et des douanes, a déclaré que 40 000 Haïtiens étaient en route vers les Etats-Unis, se basant sur des informations des pays d’Amérique centrale. Après le passage de l’ouragan Matthew, énième cataclysme ayant frappé Haïti début octobre, certains, à Tijuana, craignent que davantage d’Haïtiens ne soient jetés sur les routes de l’exil.

«Je n’allais pas gâcher mon avenir en restant en Haïti»

«Je n’ai jamais eu l’idée de faire un voyage illégal», explique Kébreau Seydon, un étudiant et musicien de 21 ans, rencontré à Tijuana. Il est l’un de ces milliers d’Haïtiens qui ont bénéficié des visas humanitaires octroyés par le gouvernement brésilien après le séisme. Avec la coupe du monde de football et les Jeux olympiques de Rio à l’horizon, ils y ont aisément trouvé du travail, non sans garder l’objectif d’un jour atteindre les Etats-Unis. «Quand je suis arrivé au Brésil en 2015, le pays était déjà en crise, explique Kébreau, qui a travaillé sur des chantiers à Rio. Deux amis haïtiens ont pris la route et sont arrivés aux Etats-Unis. Ma situation dégénérait et j’ai décidé de faire de même. Je suis passé par le Pérou, l’Equateur, la Colombie, le Panama, le Costa Rica, le Nicaragua, le Honduras, le Guatemala et jusqu’ici au Mexique. Au total, j’ai dépensé environ 4 500 dollars [environ 4 200 euros, ndlr]. Mais je n’allais pas gâcher mon avenir en restant en Haïti.»

Voyageant en bus et à pied, harcelés par la police, rackettés par les passeurs, les migrants se heurtent, entre la Colombie et le Panama, au «bouchon du Darién», une région tropicale pratiquement infranchissable, véritable barrière naturelle. Accablés par la faim, la soif et les maladies, certains y perdent la vie. «Nous avons beaucoup souffert pour arriver jusqu’ici», raconte Mary, une Haïtienne qui a voyagé avec son bébé et se rend à Orlando, en Floride, où vit sa famille. «En Colombie, nous avons passé cinq jours à marcher. C’était très difficile. On dormait où on pouvait. Notre famille nous envoyait de l’argent pour continuer.» A la frontière nord du Costa Rica, des milliers d’Haïtiens et d’Africains sont restés bloqués, sans pouvoir poursuivre leur voyage, le Nicaragua leur ayant refusé le passage.
Un laissez-passer de vingt jours

Le Mexique délivre à ces migrants un laissez-passer d’une durée de vingt jours. Tijuana saturée, alors que les autorités migratoires à San Diego ne reçoivent plus qu’une quarantaine de candidats par jour, contre cent auparavant, les migrants commencent à se rabattre vers Mexicali, en Basse-Californie, ou vers les postes-frontière dans l’Etat de Sonora, plus à l’est.

«Ils sont les bienvenus chez nous», affirme Carlos Mora, président du Conseil d’attention aux migrants de l’Etat de Basse-Californie. «Mais il faut qu’ils sachent que les Etats-Unis ne vont pas leur ouvrir les portes. Ce n’est pas un "friendly country" pour les migrants et demandeurs d’asile», ajoute ce responsable. Or, aucun de ces migrants ne manifeste le projet de rester au Mexique, trop loin de leur rêve américain.
Emmanuelle Steels envoyée spéciale à Tijuana (Mexique)



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