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Haïti, de retour aux urnes

18/11/2016

Haïti, de retour aux urnes

Paru sur Le Soir le 18 novembre 2016

Par Frédéric Thomas, politologue, chargé d’étude au CETRI – Centre tricontinental.

Alors que le pays panse encore ses plaies suite au passage de l’ouragan Matthew, les Haïtiens sont appelés à voter ce dimanche 20 novembre. Le scrutin consacre la relance des élections présidentielles de 2015-2016, suspendues puis annulées, en raison d’irrégularités. Que faut-il en attendre ?

Les élections législatives et présidentielles de 2015 avaient suscité de fortes contestations et marqué un clivage tranché. D’un côté, l’ex-président Michel Martelly, son dauphin, Jovenel Moïse, arrivé en tête au premier tour, et la « communauté » internationale. De l’autre, l’opposition politique – y compris Jude Célestin, arrivé deuxième –, les organisations sociales et l’ensemble des observateurs haïtiens.

Si tous reconnaissaient des irrégularités, les premiers insistaient pour que le processus électoral aille jusqu’à son terme, alors que les seconds, évoquant un « fiasco électoral », en appelaient à une vérification indépendante. Finalement, en dépit des pressions des États-Unis et de l’Union européenne (UE), une commission d’évaluation indépendante fut mise en place et seules les élections présidentielles furent invalidées.

Mais les élections de 2015 étaient piégées en amont. Martelly en avait repoussé l’échéance, accumulant un retard qui était source de vives tensions. Il avait, en outre, réduit de 500 à 20 le nombre de membres nécessaires à la formation d’un parti politique, encourageant leur multiplication et la distribution parmi eux de près de cent mille mandats d’observation, au cœur des accusations de fraude. Enfin, par ses manœuvres, il contribua au discrédit du Conseil électoral provisoire (CEP), en charge de l’organisation du scrutin.

Cela, sans compter le passif des élections de 2010-2011. Celles-ci furent controversées, suite à « l’arbitrage » de l’Organisation des États américains (OEA), qui imposa la modification des résultats du premier tour. Jude Célestin fut ainsi rétrocédé à la troisième place, en faveur de Martelly, qui put dès lors se présenter au second tour et être élu. Depuis, il est largement perçu comme « le candidat de la communauté internationale ».
Matthew comme révélateur

Début octobre, Matthew frappa de plein fouet le sud de l’île, faisant, selon le bilan officiel, 546 morts et 128 disparus, endommageant ou détruisant 25.000 maisons, laissant 1,4 million de Haïtiens en situation d’insécurité alimentaire. Si les dégâts sont de loin plus importants ici qu’ailleurs, cela tient moins à la position géographique de Haïti ou à la force de l’ouragan qu’à la situation du pays, que Matthew a remis en évidence.

Haïti est toujours aussi vulnérable aux aléas climatiques et les causes structurelles – absence de services sociaux, pauvreté, dégradation environnementale, etc. – qui ont fait du séisme du 12 janvier 2010 une catastrophe aussi dévastatrice, demeurent prégnantes. Matthew a aussi donné à voir la déconnexion de la classe politique par rapport aux conditions de vie de la population. Concentrée sur la « République de Port-au-Prince » – la capitale –, largement enclavée au sein de l’oligarchie, et bornée par les discours opportunistes de ses machines électorales, celle-ci est en perpétuel porte-à-faux.
Les enjeux du scrutin

Sur les 27 partis à se présenter au scrutin du 20 novembre, quatre avaient totalisé 80 % des voix en 2015 : outre Jovenel Moïse et Jude Célestin, il s’agit de Narcisse Maryse, de Fanmi Lavalas – la formation de l’ancien président Aristide –, et de Jean-Charles Moïse de Pitit Desalin. Si les deux derniers présentent des accents plus nationalistes, on peine à dégager de tous ces programmes des propositions concrètes concernant l’agriculture, l’éducation, la santé, une redistribution des richesses dans ce pays particulièrement inégalitaire.

Sans véritable assise populaire, aucun de ces partis ne représente une alternative. Reste qu’à peu près tout vaut mieux que Jovenel Moïse dont l’élection consacrerait la continuation d’un régime marqué par l’ultralibéralisme, la politique spectacle et la corruption à tous les étages de l’État. Mais le principal enjeu est peut-être ailleurs : dans la tenue même de ces élections, dans le taux de participation – il tournait autour de 20 % lors du précédent scrutin –, dans la transparence, le contrôle et le respect des résultats. Aussi minimaliste, partiel et partial qu’apparaisse cet enjeu, il n’en signifierait pas moins une triple dynamique.

Il représenterait une réappropriation par les institutions haïtiennes du processus électoral, largement financé et « facilité » par l’OEA et l’UE. Il obligerait aussi l’oligarchie à décentrer quelque peu son regard de la scène internationale avec laquelle elle se confond – et dont elle tire financement et légitimité –, pour le tourner sur l’espace national. Enfin, il offrirait aux organisations sociales un levier pour mieux contrôler la classe politique. Commenceraient alors à se réaffirmer – à l’encontre du mépris dans lequel on les tient – la souveraineté et la dignité des Haïtiennes et Haïtiens.
 



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