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Jocelerme Privert: «Je ne peux pas prendre le risque d’abandonner le navire»

25/06/2016

Jocelerme Privert: «Je ne peux pas prendre le risque d’abandonner le navire»

Publié le 18 juin 2016 sur RFI.fr

Haïti est plongé dans une crise politique majeure depuis la tenue du premier tour de la présidentielle en octobre dernier. Ce scrutin a été annulé et les Haïtiens vont donc retourner aux urnes le 9 octobre et 8 janvier prochains pour choisir leur futur chef d'Etat. Jocelerme Privert, qui occupe l'intérim depuis février 2016 et dont le mandat a techniquement pris fin depuis 4 jours, se défend d'abus de pouvoir et exhorte les parlementaires à prendre au plus tôt une décision en Assemblée nationale pour clarifier la situation. Interview.
 

RFI: Monsieur le président, votre mandat de 120 jours est expiré sans que le Parlement ne soit parvenu à prendre une décision. Vous avez déclaré que vous attendez justement cette décision. Monsieur le président, aujourd’hui où en sont les négociations avec les députés et sénateurs ?

Président Jocelerme Privert : L’Assemblée nationale réunie le 13 juin avait pour obligation de se prononcer. Elle ne s’est pas prononcée. Est-ce que, en tant que responsable, je peux dire tout simplement que j’abandonne le navire, alors qu’il s’agit de la gestion d’un pays ? Qu’il s’agit de la gestion des besoins de 12 millions de citoyens !

Donc, en tant que responsable public, en tant que responsable d’Etat, en tant que citoyen conséquent, je ne peux pas prendre le risque d’abandonner le navire, alors qu’il y a une autre instance, un autre pouvoir qui avait une responsabilité à assumer et qui n’a pas assumé. J’ai dit : je reste encore en charge de mes responsabilités. Je les assume jusqu’à ce que l’Assemblée nationale souverainement décide, soit de renouveler, de prolonger le mandat du président provisoire, soit de le rejeter. Voilà ma position pour l’instant.

Et est-ce que vous avez confiance dans la tenue prochaine de cette séance en Assemblée nationale ?

Absolument. J’ai lancé des consultations depuis mardi. Il était prévu qu’hier soir une feuille de route allait être préparée pour permettre d’ici dimanche au plus tard que cette assemblée se tienne. Et ce matin [vendredi NDLR] encore j’ai eu des conversations avec le président du Sénat et certains sénateurs, pour les exhorter de la nécessite, de l’urgence même, à ce que cette assemblée se tienne entre aujourd’hui et dimanche.

Tout le monde a compris l’urgente nécessité que cette assemblée se tienne, afin que tout le monde puisse être informé de quelle direction va prendre le pays dans les prochains jours. Parce que tôt ou tard, dans l’organisation de cette assemblée, tout chambardement dans la gestion actuelle de la gouvernance risquerait de prolonger d’avantage le processus électoral.

Personne ne peut prendre le risque de replonger le pays dans la même instabilité qu’il a connue de novembre 2015 à février 2016, tout comme aucun sacrifice ne sera trop grand pour empêcher le pays de se réveiller en 2017 sans un président démocratiquement élu. C’est un devoir. C’est une obligation. Et j’exhorte tous mes compatriotes, quel que soit le secteur auquel ils appartiennent, à comprendre cette nécessité et que tout le monde se mette au travail, pour qu’ensemble nous puissions arriver à cette échéance obligatoire, qu’est le 17 février 2017 au plus tard, qu’il y ait un président élu à être installé dans ses fonctions afin d’aborder les vrais problèmes du pays.

Aujourd’hui, l’opposition ne vous reconnaît plus le titre de président de la République et vous considère comme hors-la-loi. Qu’est-ce que vous leur répondez à ces opposants ?

Jocelerme Privert est l’une des personnalités qui dispose du profil pour occuper n’importe quelle fonction dans le pays. Que ma motivation, ce n’est pas le pouvoir à tout prix. Ma motivation principale, c’est servir mon pays. Je fus directeur général aux impôts, secrétaire d’Etat aux Finances, ministre de l’Intérieur et sénateur de la République. J’ai complété près de 40 ans d’expérience dans la gestion des affaires de l’Etat dans le secteur public. Donc, j’ai le profil, j’ai la capacité, j’ai la compétence, j’ai l’expérience. Et pourtant, je ne figurais pas parmi les 54 candidats à la présidence. Pourquoi je suis président aujourd’hui ? Parce qu’il y a certains hommes qui avaient des responsabilités qui ne les ont pas assumées. Je suis en train aujourd’hui de corriger leurs propres erreurs. Ils n’ont, ni la moralité, ni la crédibilité, ni l’intégrité nécessaire pour me donner des leçons. Voici ma réponse.

Quant au calendrier électoral, il a été décidé de l’annulation du premier tour de la présidentielle, la réorganisation du processus à zéro. Cela va avoir un coût et vous estimez que Haïti pourrait financer personnellement ses élections. Quelles seraient les modalités justement pour trouver cet argent ? Quel serait le premier budget estimatif pour ces scrutins à venir ?

Ce n'est pas « si », « si », c'est un devoir. Le budget électoral a été évalué à 55 millions de dollars américains. Pour l’instant, il y a 30 millions de dollars qui sont déjà disponibles à travers le budget rectificatif. On est à la recherche des 25 millions de dollars à partir d’abord des dividendes que devraient verser au Trésor public certaines entreprises mixtes, à partir des fonds disponibles dans certains organismes publics, afin que l’Etat puisse mobiliser les 55 millions de dollars nécessaires pour le financement de cet acte de souveraineté nationale qu’est l’organisation des élections nationales permettant au pays de disposer d’autorité nationale légitime !

Vous déclarez que vous n’aurez pas besoin de l’aide internationale financière pour ces élections ?

Je n’ai pas dit ça. Haïti a des partenaires, nous sommes en attente de tout support, de toute l’assistance que nos amis peuvent nous apporter. Mais si par hasard nos partenaires qui aussi ont leurs propres problèmes financiers, s’ils n’ont pas les moyens de le faire, nous devrions nous-mêmes nous débrouiller pour les trouver.

Cela fait plus d’un an que le processus électoral a débuté. Cette crise politicienne entre les parlementaires, entre les différents blocs politiques et les différents partis, fatigue les citoyens. Eux, au quotidien subissent la faim, subissent les problèmes de santé... Les hôpitaux sont en grève depuis bientôt trois mois. Est-ce que vous comprenez cette fatigue et du coup ce désintérêt des citoyens vis-à-vis du devenir politique ?

C’est ma principale préoccupation. Plus de trente ans après la chute de Duvalier toutes nos élections ont toutes été des élections contestées. Le principal handicap au développement de ce pays, c’est l’instabilité politique. Mon rêve, c’est d’aboutir à des élections honnêtes, crédibles, démocratiques, transparentes, acceptées par tous, avec une bonne participation de la population, afin de finir une fois pour toutes avec cette instabilité découlant toujours des crises postélectorales. Pour permettre aux investisseurs étrangers, aux investisseurs nationaux qui sont impatients d’investir dans le pays, mais qui ont peur qu’à chaque occasion le pays ne se transforme en champ de bataille avec des manifestations violentes, des incendies de biens publics… Qu’une fois pour toutes on sorte de cette ligne rouge et qu’Haïti puisse - pour une fois - prendre la voie du progrès et du développement.

Ce que je peux demander à tout un chacun, c’est d’accepter que chacun d’eux a une pierre à poser dans la construction de ce pays. Qu’un petit instant, ils mettent de côté leurs querelles personnelles, leurs intérêts personnels et voient l’intérêt du pays. L’union fait la force !

 



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