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Duvaliérisme, impunité: pour qu'on n'oublie pas

26/04/2016

Duvaliérisme, impunité: pour qu'on n'oublie pas

Article paru dans Le Nouvelliste le 26 avril 2016

Ils ont voulu prendre appui sur ce passé triste, barbare pour pouvoir se « projeter vers l’avenir avec courage ». Ils ont voulu que ce jour, 26 avril 1963, jour fatidique dans l’histoire de la violence politique duvaliérienne, ne soit jamais couvert des ombres de l’oubli. Et que parce que les générations actuelles doivent comprendre ce qu’était le duvaliérisme, dans son essence, dans sa terreur, Pierre Buteau, historien, croit que nous « devons pouvoir faire face à ce passé », si douloureux soit-il. « Dans l’histoire de la violence politique en Haïti, on n’a jamais connu une dimension d’une telle intensité », soutient Pierre Buteau, les yeux rougis, au cours de ce débat, organisé par la Fondation Devoir de Mémoire-Haïti, mue par la lutte contre l’oubli, contre l’amnésie…

Avec beaucoup de passion, de sensibilité, d’altruisme, Pierre Buteau a effleuré ce vingt-six avril 1963, quoiqu’il soit persuadé que cette date n’est pas unique dans l’histoire de la violence duvaliérienne en Haïti. Mais il croit que c’est à partir de ce moment que l’horreur des Duvalier, au niveau de l’exercice de la violence, a atteint « une dimension extrême ». Il parle d’ « une violence extrême », de l’exécution de toute la famille Edeline, de la « boucherie de Jérémie qui s’en suivit. François Duvalier, qui a dirigé le pays d’une main de fer, d’une main couverte de sang, a voulu coûte que coûte retrouver ceux qui ont ourdi ce complot et osé s’attaquer au véhicule qui emmena ses enfants à l'école ce jour-là.

« Quand ce n’est pas en face de leurs pères, on poignardait les bébés parfois dans les mains de leurs mères. C’est impensable », relate Pierre Buteau, rappelant que les troupes des Duvalier, durant la campagne électorale, agressaient déjà les adversaires, comme pour mieux rendre compte de la violence qu’incarnait le personnage. La violence duvaliérienne, d’où ça sort ? Y a-t-il une raison à la folie ? « Aucune de ces horreurs de pouvoir dans toute l’histoire d’Haïti n’est comparable à celle des Duvalier qui était innommable », tranche-t-il. Salomon, Tonton Nord, très rétifs, eux aussi, à la défense de leur pouvoir. « On ne peut pas comprendre l’Haïti d’aujourd’hui si on ne comprend pas le duvaliérisme, dit-il. On ne peut pas comprendre le duvaliérisme si on ne comprend pas d’où ça est sorti. Parce que si Duvalier a concocté dans sa tête cette violence, il y avait des bras qui abattaient les gens. D’où sont sortis ces bras qui acceptaient d’être dirigés par un monstre et qui, eux-mêmes, se comportaient en monstre ? »

Si Pierre Buteau a parlé d’une « violence extrême », Laënnec Hurbon, professeur de sociologie des religions à la FASCH, chercheur au CNRS, parle d’ « excès de violence », c’est-à-dire les macoutes, les sbires du régime, interviennent dans tous les éléments de la vie quotidienne, jusque dans l’imaginaire de l’individu de telle sorte « qu’il ne puisse pas exister de protestation possible contre les crimes et qu’il puisse y avoir chez ceux qui ont subi ces crimes-là, ce qu’on appelle une amnésie totale ». « La raison ne doit pas abdiquer. Il faut la lutte contre l’oubli », plaide Laënnec Hurbon, incisif, à l’Université Quisqueya, sous les yeux d’une bonne centaine de personnes, pour la plupart parentées avec les familles assassinées à Jérémie.

Académique, méticuleux, Laënnec Hurbon parle d’une dictature dont il semble maîtriser les contours. « Le duvaliérisme, dans ses mécanismes de produire des morts sans sépulture, a produit une seconde mort sur les victimes », avance le sociologue, qui souligne que le régime, dans cette démarche, cherche à marquer obligatoirement le déni de l’identité d’être humain de la victime et en même temps, relativement, la suppression de la citoyenneté des victimes. Laënnec Hurbon croit que le « devoir de mémoire et la lutte contre l’impunité, en mettant l’accent sur la justice pour les victimes, contribueront à la réintégration de la victime dans la communauté des citoyens ».

Haïti, dans son rapport à la mémoire, a un problème particulier. « Duvalier représente un sommet dans l’histoire des crimes perpétrés par les pouvoirs politiques en Haïti mais il faut rappeler qu’il y a dans l’histoire d’Haïti une pratique de l’impunité, de l’amnésie », selon Laënnec Hurbon. Avec moult détails et son calme habituel, il cite, exemple oblige, le procès de consolidation avec le fait étrange que deux des jugés sont devenus président de la République. Il parle aussi de l’affaire des frères Coicou exécutés. Sur ce registre, la question de la politique de l’oubli qui s’incruste dans notre histoire, le petit portrait qu’il a dépeint est pour le moins sombre. « Des présidents sont partis sous la pression populaire. Leurs biens sont confisqués. Et une fois revenus au pays, ils leur sont remis. »

« Les conséquences de l’impunité sont catastrophiques et nous vivons ces catastrophes depuis une trentaine d’années », explique Laënnec Hurbon, pour qui Fort-Dimanche, l’un des symboles forts du duvaliérisme, n’a pas été une prison mais plutôt un lieu de dégradation de la condition d’être humain, de la personne qui est conduite comme prisonnier ». Il pense qu’iI n’y a pas de possibilité de réconciliation nationale tant que les faits ne sont pas reconnus. « Il faut dire la vérité sur les crimes car cela est de nature à nous empêcher de nous laisser aller aux pulsions de la vengeance. » Laënnec Hurbon, convaincu que la lutte contre l’impunité a un effet émancipateur, a plaidé pour une véritable ritualisation de la mémoire. « La mémoire abstraite n’existe pas. Il faut des cadres matériels, des repères matériels qui permettent de réintégrer les victimes dans le monde des vivants».

Le duvaliérisme reste encore un mystère dans son amour pour le crime, pour la violence. Pierre Buteau, lui, dans sa tentative d’explication, a parodié Juan Bosch, ancien président dominicain et accessoirement intellectuel raffiné : « Psychologiquement, Duvalier est un type d’homme qu’on rencontre dans les sociétés primitives. Plus il acquiert la puissance, plus il affiche de morgue sous l’effet de celle-ci, il se transforme physiquement, jour après jour, et tend à devenir parfaitement insensible. En fin de compte, il n’est plus qu’une poupée gonflable jusqu’au moment où elle perd l’équilibre et explose. De tels êtres, le pouvoir qu’ils détiennent n’a pas seulement des répercussions sur leur physique, leur âme se transforme également dans le sens d’une déshumanisation progressive pour ne plus être enfin que le siège des passions effrénées. De tels hommes sont dangereux […]. À les en croire, ils ne sont plus des êtres ordinaires, mortels et faillibles mais l’incarnation en ce monde des forces obscures qui bouleversent l’univers […]. »

François Benoît, ancien instructeur à l’académie militaire, officier et premier lieutenant, qui a quitté l’armée bien avant que les choses dégénèrent, parle d’un régime dont le moteur était le crime. « Les évènements du 26 avril n’ont pas commencé le 26. Car dès le 24 avril, tous ceux qui avaient été révoqués ce jour-là de l’armée ont été recherchés. Ceux qui ont été trouvés ont été immédiatement amenés au Fort-Dimanche et fusillés. » Dans son récit-témoignage, Benoît ne s’est pas masqué pour dire, ou tout au moins confirmer, que la répression avait commencé avant le 26 avril. Ayant vécu en premières loges la métamorphose des militaires en des escadrons de la mort, il a admis que c’est à partir de ce moment que les macoutes ont reçu un blanc-seing pour assassiner à visage découvert tous ceux qui sont soupçonnés de s’opposer au régime. Dans le bric-à-brac du débat, des interventions pour la plupart pleines d’émotions – comme souvent chaque fois qu’on évoque les Duvalier –, des voix se sont élevées pour rappeler la possibilité qu’il y a encore de poursuivre le régime.

Comme un veilleur du temple, François Benoît, lui, n'y est pas allé par quatre chemins. « L’eau qui a permis la survie des Duvalier est encore là. On ne se reconnaît pas en tant qu’Haïtien, quelle est notre responsabilité vis-à-vis des autres ? Il faut refaire l’âme haïtienne, ce par l’instruction civique », soutient-il sous une salve d’applaudissements. Dans cette plongée toute ouverte dans les plaies commises par le duvaliérisme que les écoliers haïtiens n’étudient pas encore, personne ne perd de vue que les bourreaux circulent encore.

AUTEUR Juno Jean Baptiste jjeanbaptiste@lenouvelliste.com



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