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L’État contre le citoyen dans le domaine énergétique en Haïti

05/02/2015

L’État contre le citoyen dans le domaine énergétique en Haïti

Paru dans Alterpress le 5 février 2015

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Article de Leslie Péan

« Tout est lié et il est totalement futile de penser pouvoir faire une gestion saine, dans un secteur donné, quand la gestion globale est pourrie ».

En refusant d’aligner le prix du carburant à la pompe sur le prix mondial, le gouvernement Martelly fait payer à la population le prix de sa mauvaise gestion. Dans un premier temps, la baisse des prix - annoncée et qui devait prendre effet le lundi 2 février 2015 - est une mesure dérisoire, à la lumière de la chute des cours internationaux du brut. Le gouvernement a d’abord réduit le prix de la gazoline de 215.00 à 200.00 gourdes, celui du diesel de 177.00 à 167.00 gourdes et celui du kérosène de 171.00 à 161.00 gourdes. La Coalition nationale des syndicats de transport haïtiens (Cnsth) a qualifié cette mesure de démagogique et ordonné une grève de deux jours, commencée le 2 février 2015. Les grévistes estiment inacceptables les baisses annoncées : 3 dollars haïtiens (15.00 gourdes) pour la gazoline et 2 dollars haïtiens (10.00 gourdes) pour le gasoil et le kérosène. Ils exigent que 20 dollars haïtiens (100.00 gourdes) soient enlevés du prix de la gazoline et du gasoil (diesel). Le prix de l’essence a baissé de plus de 50% sur le marché international, soit de US $ 110.00 dollars à US $ 48.00.

Les syndicalistes des divers secteurs et des diverses villes ont accordé leurs violons, de sorte que l’ordre de grève a été respecté, le 2 février 2015, à travers le pays : à la capitale, à Jacmel, aux Gonaïves, aux Cayes, au Cap-Haïtien. Des manifestations ont eu lieu et de nombreuses barricades sont dressées sur de nombreuses routes, avec des pneus usagés enflammés. En échos aux remontrances des chauffeurs, la grève est suivie par différents secteurs, dont celui des professeurs - qui ne sont pas payés depuis des mois - ainsi que par les élèves, qui protestent contre l’absence de ces derniers. Malheureusement, les leaders syndicaux se laissent persuader par le gouvernement et mettent fin à la grève, le 3 février 2015, à minuit. Cette décision provoque le mécontentement populaire. L’opposition peine à croire qu’il s’agit de maladresse, de la part des syndicalistes. Certains y voient le résultat de la corruption et de pressions de toutes sortes. Avec le triomphe de l’impunité, la trahison de certains dirigeants dans les luttes démocratiques et progressistes est une constante en Haïti, un paradoxe sur lequel nous reviendrons.

Il n’empêche que le moule mystificateur, qui produit des partisans du maintien du statu quo, au sein même des forces du changement, est de plus en plus fissuré. La multitude dans les rues conteste pour un vrai changement. Cette multitude reprend le rocher à chaque fois qu’il déroule de la montagne. Infatigablement, comme dans la tragédie grecque du mythe de Sisyphe. Les manifestants protestent contre un gouvernement, dont les dirigeants ont deux expertises : voler les deniers publics et voler dans les airs. Les sommes faramineuses, gaspillées par le gouvernement Martelly, ne se comptent plus. Il est donc cynique, pour lui, de continuer à faire du peuple haïtien l’agneau du sacrifice, en prétendant que la baisse du prix du carburant aura un impact négatif sur le taux de change et sur l’inflation. Le gouvernement doit diminuer ses dépenses farfelues, en commençant par celles des carnavals et des projets de façade, et aligner le prix local du carburant sur celui du marché international.  La politique économique populiste a déjà fait trop de dégâts dans la société. On ne peut plus se contenter de dire que les autres avaient fait comme cela avant et qu’on a d’autres choix que de continuer. Il importe d’arrêter ce brigandage. L’argument de l’impact négatif d’une telle mesure sur son budget ne tient pas la route. La création des fonds de stabilisation des prix est précisément une mesure servant à contrer ce genre de chocs externes.

Une aberration totale

La dérive autoritaire du président Joseph Michel Martelly le met maintenant dans ses petits souliers. Les prix ne sauraient dépendre du bon vouloir du président, et c’est ce que les manifestations, à travers le pays, disent à haute voix. Le peuple s’indigne d’une dérive inacceptable qui n’a que trop duré. En voulant démontrer, à tout le monde, l’étendue de son pouvoir, Martelly a soulevé une pierre qui lui tombe sur ses propres pieds. Il ne peut plus trouver le ton pour chanter dans cette période de carnaval. Et même quand il essaie de trouver un bémol avec le choix d’un premier ministre, la note est discordante. Le moment est venu, pour lui, de faire semblant d’être démocrate en respectant les principes et exigences de la démocratie. Il doit admettre que son pouvoir n’est pas ce qu’il croit. Infini et absolu. La grève lui dit qu’il se fait des illusions. Il doit donc reculer et donner la réponse qui coule de source : faire ses valises.

Le prix du carburant affecte particulièrement la fourniture de l’électricité, étant donné le poids de l’énergie thermique (70%) par rapport à l’énergie hydroélectrique (30%), produites toutes les deux par l’entreprise Électricité d’Haïti (Ed’h). Bien qu’elle possède et exploite trois centrales thermiques (Carrefour, Varreux 1 et 2), d’une part, et la centrale hydroélectrique de Péligre, d’autre part, l’Ed’h demeure une entreprise au fonctionnement insolite. Malgré l’assistance technique reçue des bailleurs de fonds en batteries, commutateurs, transformateurs, câbles souterrains, etc. pour ses sous-stations, l’Edh n’arrive pas à régler les problèmes de pénurie d’électricité ni à assainir ses finances.

Pour rester en vie, elle achète du courant de groupes privés, subventionnés par le gouvernement à hauteur de 200 millions de dollars américains l’an. Cette subvention est financée à partir du Fonds PetroCaribe et du Trésor public [1]. Ce n’est pas la subvention en soi qui gêne, car bien des entreprises d’utilité publique de par le monde reçoivent des subventions. Par exemple, aux Etats-Unis d’Amérique, le ministère de l’Énergie des États-Unis (DOE en anglais) a accordé 968 millions de dollars de subvention à l’industrie d’énergie solaire, soit 8.2% du montant total des subventions accordées à l’industrie électrique [2]. Les 968 millions de dollars de subvention sont répartis en dépenses directes (409 millions), dépenses fiscales (99 millions), recherche et développement (287 millions), garantie de prêt (173 millions).Les Américains veulent être compétitifs, d’ici 2020, sur le marché de l’énergie solaire et prennent les moyens pour atteindre cet objectif. On est loin de la politique démagogique actuelle en Haïti, avec des déclarations qui n’ont aucun suivi. Là où il s’agit de faire de l’argent facile et à forte rentabilité immédiate, on ne saurait avoir d’incitation fiscale. C’est le cas en Haïti avec les équipements importés pour fournir l’électricité solaire, qui sont taxés à la douane haïtienne aux taux de 30% et 40%.

Toutefois, Haïti pourrait subventionner le développement de la production de l’énergie solaire. L’exemple de l’hôpital universitaire de Mirebalais (Plateau central) - le plus grand hôpital au monde fonctionnant avec l’énergie solaire, géré par les organisations non-gouvernementales Partner in Health/Zanmi Lasante (Pih/Zl) - est un exemple de ce qui est possible avec seulement 26 millions de dollars, collectés efficacement par Paul Farmer, fondateur de Pih. L’investissement dans l’énergie solaire, pour l’hôpital universitaire de Mirebalais, a coûté 2.2 millions de dollars. De son ouverture, en mai 2013, au 7 janvier 2014, le système électrique solaire avait déjà généré 485 MWh et le système sera amorti en moins de six ans [3]. Les 1,800 panneaux solaires installés « ont généré suffisamment d’électricité pour alimenter et faire fonctionner les 6 salles d’opérations de l’hôpital, soigner 60,029 patients et mettre au monde plus de 800 enfants. Les panneaux solaires ont même produit des excédents d’électricité, qui ont été redistribués par le réseau national » [4].

La question n’est donc pas celle de la subvention en soi, mais plutôt celle du comment. On peut envisager de subventionner directement une entreprise pour son démarrage, de diminuer le taux d’intérêt des prêts bancaires, qui lui sont consentis, et d’étendre la durée du remboursement, ou encore une combinaison de ces interventions. Toutefois, s’il est possible de subventionner, pour des raisons stratégiques, les études de faisabilité et les dépenses d’investissement et d’installation, il est inacceptable et condamnable de subventionner les dépenses d’exploitation d’une entreprise. C’est une aberration totale que d’accepter de telles pratiques, comme c’est le cas en Haïti.

Parlant de l’intervention du gouvernement, Frantz Vérella, alors titulaire du Ministère des Travaux publics, transports et communications (Mtptc), devait déclarer en 2006 : « On paie l’énergie, le carburant, le transport, le coût du transport et la distribution. Ce qui fait que le pays paie le Kw de courant excessivement cher » [5]. Il faisait référence aux contrats des Fournisseurs privés d’électricité (Fpe) Sogener et Aservin, signés sous le second gouvernement Aristide en 2002 et 2003.

Un système de vases communicants

La décision de donner une subvention, à la branche de l’électricité en Haïti, en utilisant les fonds PetroCaribe, pose d’autres problèmes. Aucun mécanisme n’est mis en place pour suivre l’utilisation de ces fonds et les récupérer, afin de rembourser la dette contractée auprès du Venezuela. Tout indique qu’on est en présence d’un choix public, fait contre l’intérêt public.

L’intervention gouvernementale contribue à augmenter les défaillances du marché. Les décisions, prises par les pseudo-régulateurs politiques pour, théoriquement, contribuer au bien commun, donnent des résultats contraires à l’intérêt national. Les ressources, accaparées par la subvention, se font au détriment d’autres importantes branches de l’économie et de la société. Le Ministère des finances a fait le constat de cette politique catastrophique, en février 2014, en déclarant : « les subventions aux produits pétroliers peuvent évincer les dépenses publiques prioritaires, susceptibles de promouvoir la croissance et la réduction de la pauvreté [6] ».

Les subventions, telles qu’elles sont octroyées, participent du système de pillage de l’économie haïtienne. Haïti est redevenue au temps de la flibuste. Sous couvert d’objectifs nobles, des affairistes - bien placés à la base et au sommet, en politique et en économie - ont installé un système de subventions, facilitant la spoliation des ressources nationales. C’est un système de vases communicants, permettant de siphonner les maigres ressources de l’État, sans laisser de traces visibles. La question de fond, qui demande des réponses de fond, est que ce système de subventions est insensé. Il n’est pas question de chercher des excuses macroéconomiques, en cherchant à laver plus blanc.

L’Ed’h peut être remise sur pied, avec une politique d’investissement qui mobilise, particulièrement, la diaspora, pour contribuer à atténuer l’insolvabilité de la demande. Le poids des transferts monétaires, dans l’économie haïtienne, peut contribuer à résoudre cette contrainte majeure. Mais pour cela, deux choses sont nécessaires. D’abord, il faut regarder le système en place dans son ensemble. Le sous-système énergétique ne peut pas bien fonctionner, quand, au haut de la pyramide, c’est l’arbitraire qui prédomine, avec l’augmentation - du double au triple - des budgets de la Présidence et de la Primature, sans aucune justification. Les dépenses publiques sont faites sans la moindre rationalisation ni la moindre optimisation. Ensuite, l’Ed’h doit avoir une vraie autonomie de gestion. Dans la logique d’improvisation qui le caractérise, le gouvernement Martelly n’a aucune raison de pavoiser, car il nage dans un net déni de démocratie. Le constat est fait par le Ministère des Finances (MEF) qui écrit : « Pour l’exercice 2012-2013, les subventions aux produits pétroliers représentent plus de 2 fois les dépenses budgétaires, exécutées sur trésor public par le Ministère de la santé publique et de la population (Mspp), près de 5 fois celles du Ministère de l’agriculture, des ressources naturelles et du développement rural (Marndr) et plus de 3/4 de celles exécutées par le Ministère de l’éducation nationale et de la formation professionnelle (Menfp) » [7].

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