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"L'habitat, c'est le chaos et l'anarchie"

20/01/2015

Haïti : «l'habitat, c'est le chaos et l'anarchie»

Paru dans Libération, le 20 janvier 2015

INTERVIEW
Laënnec Hurbon, sociologue, chercheur au CNRS, professeur à l’Université d’Etat, revient cinq ans après le séisme sur le bilan des aides à la reconstruction et sur celui du président Michel Martelly.


Vincent Adelson, 76 ans, dans son domicile de Canaan, à l'extérieur de Port-au-Prince, le 2 janvier 2015. (Photo Hector Retamal. AFP)


Un million et demi de Haïtiens ont été jetés à la rue le 12 janvier 2010, quand un immense tremblement de terre a ravagé Port-au-Prince et ses environs. Le soir même, chaque terrain disponible a été transformé en camp de sinistrés. Le golf de la capitale est rapidement devenu un emblème du désastre. Trois mois après le séisme, les familles vivant sur le green ont commencé à être déplacées vers un site plus sûr, à Corail, une zone déserte à 15 kilomètres de la capitale. Cinq ans après, 85 000 personnes survivent toujours dans des bidonvilles ou des «habitats provisoires», dans des conditions d’hygiène déplorables.

Comment expliquer (les relatives) lenteurs de la reconstruction ?

Apres les premières semaines d’émotion provoquée par le séisme dévastateur, les médias se calment, les promesses s’envolent, mais certaines catégories sociales, celles qui sont habituées à vivre de la rente, profitent de la manne internationale. De nombreux contrats tombent aux mains d’ONG, car pas moins de 84% des fonds de la reconstruction passent en dehors de l’Etat et des institutions haïtiennes. En fait, la reconstruction n’est pas pensée en termes de refondation de la société. Face à l’effondrement de l’Etat, aucun appel n’a été fait aux divers secteurs de la nation pour une concertation sur la marche à suivre. Bien plus, les multiples ONG venues au chevet du pays finissent par rendre l’Etat obsolète. Le pays est devenu l’objet de l’assistance internationale et la reconstruction est un problème secondaire. En revanche, les initiatives individuelles ne manquent pas, certaines familles se mettent à reconstruire leurs maisons sans aide, sans encadrement, mais aussi sans le respect des normes de construction, c’est-à-dire comme auparavant, sans se sentir astreintes à appliquer des normes. Les besoins en logement sont immenses et n’ont pas été l’obsession des gouvernements pendant les dix dernières décennies : on habite et on bâtit n’importe où, n’importe comment, il suffit de regarder autour de soi sur le fameux morne l’Hôpital qui ceinture la capitale : l’habitat, c’est le chaos et l’anarchie.

Qu’en est-il des bâtiments publics ?

La lenteur n’est pas relative. On s’installe facilement dans le provisoire. En ce qui concerne les écoles, les hôpitaux, l'Université, le pouvoir politique a de la peine à mettre au centre de ses préoccupations le bien-être collectif. On constate plutôt des efforts du côté du privé, d’autant plus que l’Etat ne contrôlait vraiment que 10% environ des écoles, et que plus de 150 universités privées fonctionnent à côté de l’Université d’Etat. Celle-ci accueille environ 25 000 étudiants, et 11 bâtiments sur 13 se sont effondrés. Une université a été offerte en cadeau à Haïti par le gouvernement de la République dominicaine, c’est l’Université de Limonade au nord du pays, elle a été bâtie en sep mois. Mais côté haïtien, une commission pompeusement mise en place, la CIRH (Commission internationale pour la reconstruction de Haïti), semble avoir reconnu son impuissance, vu sa lourdeur administrative. L’ex-président Clinton et le Premier ministre haïtien la dirigeaient, mais on attend encore leur bilan.

Où en est le site de Corail ?

A 15 km au nord de Port-au-Prince, sur une colline déserte où pas un arbuste ne poussait, des dizaines de milliers d’Haïtiens venus des bidonvilles et des camps des rescapés du séisme se sont établis. Dans le plus grand désordre. Pas d’eau, pas d’électricité, pas de système d’assainissement, pas de travail dans les environs, pas de centres de santé, mais un malheureux poste de police au bord du chemin pour toute sécurité. Ainsi l’Etat signe son absence tandis que les nouveaux habitants de Corail déclarent qu’ils ont trouvé leur Canaan, nouveau nom de cet immense bidonville. Des organisations communautaires y voient le jour, mais ce sont les religions, en règle générale, les évangéliques et les pentecôtistes qui profitent du vacuum de l’Etat.

Dans les autres régions du Sud frappées par le séisme, comme Léogâne (détruit à 80%), Grand Goave, Jacmel, le poids des autorités locales est particulièrement faible, des ONG y sont au travail, mais on peut difficilement parler de reconstruction, du moins au regard de l’Etat ou plus exactement du pouvoir central qui n’a fait connaître aucun programme, aucun plan à la population.

Quel est le bilan du président Michel Martelly ?

Le président Martelly et son Premier ministre Laurent Lamothe sont des «outsiders» de la politique, on ne les connaissait pas, ils sont arrivés au pouvoir comme par effraction (Martelly a dû avoir une certaine fréquentation des milieux de la dictature des Duvalier) avec l’appui de la communauté internationale, la Minustah et les Etats-Unis. Ils ont un seul slogan : «Haïti is open for business». Mais pas de plan, pas de programme connu pour le développement. Les investisseurs ne pouvaient débarquer en masse dans un pays où l’insécurité et la corruption sont banalisées. Des prisons s’ouvrent comme par enchantement et laissent s’évader en toute tranquillité 400 prisonniers dont des kidnappeurs et des assassins, pendant que le président Martelly s’avise de gracier comme par hasard 340 prisonniers dont certains évadés.

Certes, des routes sont construites, mais pour ce qui concerne l’eau potable, l’assainissement, le logement, l’électricité, le pays est toujours en situation de désastre. Le plus grave est pour moi la banalisation de l’événement du 12 janvier 2010 par le pouvoir de 2010 comme par celui qui lui succède, parce que tout est fait pour que le pays fonctionne comme avant le séisme. Par exemple, la question d’un processus mémoriel collectif, pourtant indispensable face au trauma que la société a vécu avec environ 300 000 morts et 250 000 maisons détruites ou endommagées, n’est pas à l’ordre du jour. Ce sont surtout les Eglises (les pentecôtistes en nombre) qui rassemblent les masses pour le souvenir de la catastrophe.
Comment comprendre ces dysfonctionnements à la tête de l’Etat?

Depuis son élection, on attribue à Martelly d’être un président hyperactif, en contraste avec son prédécesseur plutôt flegmatique (René Préval, ndlr). Il tâche d’assurer sa présence sur la scène internationale avec des voyages répétés à l’étranger, sans qu’on en connaisse toujours les résultats concrets pour le pays. Est-ce une quête éperdue de légitimité douteuse sur le terrain à l’intérieur ? On ne sait pas. Pour le moment, on observe que Martelly dispose du fameux fonds pétro-caraïbe du Venezuela de Chavez, entre autres pour la construction de routes qui sont aujourd’hui visibles. Mais les contrats conclus avec des firmes de la République dominicaine paraissent opaques. D’autres projets qu’on met à l’actif du gouvernement comme de grands hôtels de première classe (comme le Marriott, par exemple) et des projets de développement dans de petites îles adjacentes surgissent sans qu’on connaisse les tenants et aboutissants. D’autres activités de subvention de mères de famille à partir des 10% d’écoles publiques sont appréciées, mais on ne saurait parler de vision de développement durable émanant de son gouvernement.
 

N'est-ce pas toute la vie politique haïtienne qui dysfonctionne?

On perdrait son temps à se focaliser sur la personnalité du Président. Les problèmes de Haïti sont des problèmes de fond, de structure, ils viennent de loin, mais d’abord d’un déficit de mémoire sur la catastrophe que représente la dictature de trente ans des Duvalier. Le pays revit continuellement son passé par impuissance à symboliser le trauma politique vécu de 1957 à 1986. Nous avons justement connu 26 ministres de la justice en vingt-cinq ans, 16 conseils électoraux provisoires, 7 élections contestées sur 8, et nous avons 121 partis politiques dont beaucoup ne se différencient pas idéologiquement. Il y a donc un problème en ce qui concerne le fonctionnement du pays, qui ne suit pas des règles clairement admises par tous les citoyens sans exception. C'est la difficulté principale que le pays connaît dans la visée d’établir un régime démocratique. La communauté internationale se contente de pratiques mimétiques de la démocratie et ne cesse d’orienter le pays sur cette pente. Pourtant Haïti est l’un des pays où la demande de démocratie et d’institutions démocratiques est la plus forte en comparaison avec les autres pays de l’Amérique latine.

Comment qualifier le pouvoir actuel?

Le gouvernement néoduvaliériste n’est pas porteur d’un projet démocratique. Il lui importe d’améliorer les conditions socio-économiques des pauvres, surtout celles de la capitale, mais en même temps il facilite l’enrichissement des catégories sociales déjà favorisées. L’espoir déçu que représente l’ancien président Jean-Bertrand Aristide permet à Martelly de se glisser à une place convenable auprès de ce qu’on peut appeler encore bourgeoisie et même auprès d’une frange des habitants des classes pauvres. Il parvient après quatre ans à fonctionner sans avoir réalisé les élections dont il avait la responsabilité depuis 2011, puis à nommer lui-même ses partisans dans les mairies en ayant au préalable écarté les élus, sans compter ce qui se passe pour les juges des tribunaux.

De fait tout se passe comme si le pays vivait une méfiance radicale vis-à-vis de ses institutions. Il y a au départ une difficulté de communication. La langue créole, parlée par tous les Haïtiens, n’est pas vraiment la langue de la vie politique, tant s’en faut. Il serait temps de sortir de l’improvisation en politique, du pouvoir personnel, de cette attraction de vedettariat, de type people. Ce qui se passe actuellement avec l’issue de la crise politique créée d’abord par Martelly et par sa négligence à l’égard des institutions locales démontre ad nauseam que toutes les solutions sont des arrangements fondés sur du sable entre des élites politiques qui paraissent soucieuses de leur participation immédiate au pouvoir. Le temps d’une aide réelle à la démocratie et au développement n’est pas encore arrivé.

Dernier ouvrage paru sous la direction de Laënnec Hurbon: Catastrophe et environnement. Haïti, séisme 2010, Editions EHESS, 2014


Jean-Louis LE TOUZET

LIRE L'ARTICLE SUR LE SITE DE LIBERATION

 



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