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Haïti, bouillon de culture

17/11/2014

Haïti, bouillon de culture

Paru dans Marianne daté du 7 novembre 2014

La perle des Antilles est bien plus dynamique que les titres catastrophistes le laissent entendre. Pour preuve, le prix Femina, qui vient d'être attribué à la romancière haïtienne Yanick Lahens. Jusqu'au 15 février, à Paris, le Grand Palais ouvre ses portes à ses artistes.

Rues de Port-au-Prince, laissées à l'abandon, en 2004 © Roberto Stephenson

Haïti et son tremblement de terre. Haïti et son choléra. Haïti et ses dictatures. Haïti et ses 32 coups d'Etat. Voilà souvent la manière dont la perle des Antilles est conjuguée dans la presse. Sur le mode de la malédiction. Et puis, quand le chapelet est égrené, que plus aucune catastrophe ne vient nourrir la compassion, elle retourne au silence, vouée à un mutisme que seuls ses maux réveilleraient.

Pourtant, il bruit, ce bout de l'île d'Hispaniola, il palpite depuis toujours d'une richesse, sa culture, vénérée jadis par André Breton et André Malraux. Aujourd'hui, si l'on veut bien le regarder, ce trésor tient le haut du pavé de l'actualité culturelle en France. La rentrée littéraire 2014 a compté son lot d'auteurs haïtiens : Dominique Batraville avec l'Ange de charbon (Zulma), Yanick Lahens, qui vient d'obtenir le prix Femina pour son dernier roman, Bain de lune (Sabine Wespieser éditeur), Edwidge Danticat avec Pour l'amour de Claire (Grasset). Sans oublier Dany Laferrière, Canadien d'origine haïtienne, et son Art presque perdu de rien faire (Grasset), tout récemment élu membre de l'Académie française. C'est aussi la revue IntranQu'îllités, superbe recueil de textes, photographies et peintures médité par le poète James Noël et la plasticienne Pascale Monnin, qui officialiseront bientôt sa parution aux éditions Zulma.

Côté musique, Erol Josué, chanteur, danseur, prêtre vaudou et directeur du Bureau national d'ethnologie, a fait résonner en France ses chants vaudous et leur fantastique richesse mélodique accompagné d'un quintet, ou au cœur du jazz avec Jacques Schwarz-Bart. Tout comme Boulpik, groupe de troubadours, a baladé pour la première fois dans l'Hexagone sa gouaille éloquente et son kompa entraînant. Enfin, ce sont bientôt les portes du Grand Palais qui vont s'ouvrir pour accueillir quelque 60 artistes et 180 œuvres haïtiennes.

Dimension universelle

Alors, face à ce dynamisme culturel patent, la question s'impose : comment un si petit pays, quatre fois moins grand que Cuba, que l'on dit chaotique et démuni de tout, rayonne-t-il de cette création si prolifique et chatoyante ?

Contrairement aux idées reçues, Haïti brandit d'abord une identité solide, certes complexe et plurielle, mais forgée par une histoire unique. Première République noire, elle met en déroute Napoléon, proclame son indépendance en 1804, alors que l'esclavage régit le reste du monde, vient à bout de près de vingt ans d'occupation américaine en 1934. Voilà pour quelques pages de son histoire, que Dany Laferrière examine ainsi : « L'identité haïtienne repose sur un trépied assez formidable : une histoire (l'indépendance d'Haïti), une langue (le créole), soutenue par une religion (le vaudou), pour une fois arme de résistance et de liberté. Evidemment, un trépied, ça tient. Jamais un Haïtien ne s'est posé la question de l'identité, il a toujours su qui il était. »

Et Dominique Batraville de surenchérir : « Haïti est le pays qui a défié à la fois l'esclavage et la géographie. Nous sommes des insulaires, mais avons un pied dans le monde amérindien, un autre dans le monde africain, et encore un dans la Caraïbe ! » Dans son dernier roman, l'écrivain narre l'errance extravagante de son personnage, « un Nègre d'origine italienne », dans la ville de Port-au-Prince au lendemain du tremblement de terre (2010). Un vagabondage dans la capitale qui, avec ses quartiers baptisés de noms étrangers (place d'Italie, chapelle Sixtine, Turin, Boston, Tokyo...), donne une idée de la dimension universelle du pays.

Fort de son histoire, de ce croisement de frontières et de cultures, Haïti a ainsi construit une culture singulière, éclectique, fascinante dans sa manière d'habiter le quotidien. Il a engendré un des premiers patrimoines littéraires francophones (dès le XVIIIe siècle) et des écrivains légendaires comme Jacques Stephen Alexis, et a développé un goût pour le livre, malgré l'analphabétisme qui touche la moitié de la population. « Les livres ont des jambes en Haïti, assure Dany Laferrière. Ils savent marcher, circulent, s'échangent. »

Nombreux sont ceux qui pointent cette propension à être artiste en Haïti. A chaque coin de rue, il y aurait un poète, un peintre, un artisan potentiel, et il n'est pas rare de voir un artiste démultiplier les champs artistiques. Dominique Batraville est écrivain, mais aussi acteur, journaliste, dramaturge. Frankétienne est poète, mais aussi peintre, dramaturge, musicien. Comme bien d'autres. La plupart du temps, la nécessité économique commande cette polyvalence, mais pas seulement. « S'exprimer est une chose importante, commente Dany Laferrière. Finalement, c'est de l'ordre de la jouissance. »

L'expression artistique dépasse alors bien souvent le cadre de la manifestation culturelle classique, pour s'immiscer dans la vie de tous les jours : le carnaval avec ses masques, les défilés de bandes de rara (fête traditionnelle d'inspiration vaudoue). Journaliste suisse, Arnaud Robert, qui a fait d'Haïti sa terre de prédilection, témoigne de cette culture populaire : « Ce qui me frappe, c'est à quel point chaque réunion, chaque fête, offre l'occasion d'un défilé poétique où les blagues, les chansons, les histoires traditionnelles, sont véhiculées et transformées. On est toujours à deux doigts du poème, sur cette île. » Avec le photoreporter italien Paolo Woods, installé aux Cayes, dans le sud-ouest de l'île, Arnaud Robert s'est intéressé, dans un travail au long cours, à la manière dont les Haïtiens pallient la défaillance de l'Etat : des acteurs de la société, et non des victimes ou des figurants, comme les clichés préfèrent les définir.

Alors comment ce bouillonnement culturel s'organise-t-il, en dépit du dysfonctionnement de l'Etat, pour être aussi vivant ?

Il y a d'abord ces personnalités qui continuent de vivre et d'œuvrer en Haïti : Yanick Lahens, très active auprès de la société civile et dans le milieu associatif, pour lutter contre l'illettrisme et inciter à la construction de bibliothèques ; Lyonel Trouillot (Actes Sud), qui anime des ateliers d'écriture au sein de l'association Jeudi soir à Port-au-Prince ; Mario Benjamin, notoire plasticien, mais qui se ressource auprès des sculpteurs de la Grand-Rue, soutient leur vision d'un art contemporain grandiose (à base de matériaux de récupération), leur capacité à résister. Au sein du collectif Atis Rezistans, les sculpteurs de la Grand-Rue ont créé leur propre festival, la Ghetto Biennale. Bien que reconnus (ils seront exposés au Grand Palais), ces artistes pâtissent du manque d'argent et d'un marché de l'art inaccessible à beaucoup.

Transversalité

Il y a la diaspora, toujours connectée avec l'île : Elodie Barthélemy, fille de la conteuse Mimi Barthélemy et de l'anthropologue Gérard Barthélemy, qui avec l'association Haïti Action Artistes a créé une boutique de fournitures de peinture, où l'on vend des gammes de couleurs acryliques, les premières fabriquées sur l'île, où l'on organise des formations, des concours collectifs.

Il y a cette pratique de la transversalité, ces passerelles entre les arts : dans James chante James, James Germain met en musique les poèmes de James Noël. Une dynamique, que la décentralisation vient aussi booster.

Enfin, il y a ces réseaux d'acteurs privés qui fourmillent d'initiatives, conduisent des résidences d'artistes, des festivals, des foires aux livres. Installée à Port-au-Prince, la Fokal (Fondation Connaissance & liberté), financée par George Soros, subventionne bon nombre d'actions culturelles. Elle est devenue une instance incontournable, symbolique de cette culture en mouvement. C'est là que Dany Laferrière a décidé de fêter son élection à l'Académie française, entouré de jeunes gens anonymes éclatants de joie, dignes représentants de « l'immortalité du pays », selon l'écrivain. Surtout pas dans un salon...

L'INTRANQUILLE JAMES NOËL

Il a le bagou d'un Alain Mabanckou, affable, spontané, séducteur, intello, mais pas trop. La fringale des mots en bouche, l'envie de bousculer l'ordre des choses quoi qu'il arrive. Poète, chroniqueur, acteur haïtien, James Noël est aussi depuis quelques années le « maître d'œuvre » d'une revue « de grande magnitude », IntranQu'îllités, dont l'envergure ferait pâlir le plus ambitieux des éditeurs.

Recueil de textes qui fait la part belle à la poésie, mais qui accueille reproductions de peintures, de sculptures, d'installations et de photographies, cette revue annuelle commet son acte III. Lancée au festival Etonnants Voyageurs en mai dernier, elle sollicite plus de 200 contributeurs, d'Haïti et d'ailleurs. Après Che Guevara et Jorge Luis Borges, sujets des précédents numéros, Christophe Colomb inspire ce nouveau numéro. Des plumes audacieuses s'emparent de cette figure mythique, en toute liberté, pour brasser « tous les vents du monde ».

Il faut déguster les mots de Makenzy Orcel, auteur prometteur de la nouvelle génération, croquant Colomb en croque-mitaine... Directrices artistiques de la revue, Pascale Monnin et Barbara Cardone apportent aux mots et aux images une dimension graphique d'une amplitude rare. Sans doute Pierre Soulages, qui a signé la couverture de la revue, a-t-il été séduit par son élégance et son culot.

"RE-VOIR" HAÏTI

Organisée autour de quatre grandes sections et de plusieurs « tête-à-tête » entre artistes, l'exposition du Grand Palais ne répond pas à un parcours chronologique, ni à une déclinaison des grands courants de l'art haïtien, mais plus à une approche rhizomique de ces deux siècles de création artistique. « Une sorte de chaos organisé, précise Régine Cuzin, une des commissaires de l'événement, où l'on doit cheminer pour découvrir des espaces qui se répondent, et "re-voir" ainsi Haïti. » Une place de choix a été accordée aux artistes de l'abstraction, dénigrés durant la suprématie du marché de l'art naïf, et aux artistes contemporains.

Parmi eux, on compte des œuvres monumentales, sonores et visuelles, qui réinventent l'imaginaire merveilleux d'Haïti. Comme celle d'Edouard Duval Carrié, dont la sculpture, sorte de fanal illuminé, ouvre les portes de l'exposition. Ou celles d'Elodie Barthélemy qui présente un arbre de vie, sculpture funéraire sonore mettant en contact les mondes de la vie et de la mort. Ainsi qu'un impressionnant escalier, inspiré par Jalousie, un quartier de Pétionville autoconstruit à flanc de colline. Une interprétation de l'énergie de ces villes verticales, équilibristes, qui cherchent la vie.




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