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L'enfer des avortements clandestins à Haïti

24/09/2014

"Tomber la grossesse" : l'enfer des avortements clandestins à Haïti

Par Agathe Logeart

Publié le 20-09-2014 sur Le Nouvel Observateur


Le pays a le plus fort taux de mortalité maternelle du continent américain. Interdit, l'avortement s'y pratique massivement dans la clandestinité. Et dans les pires conditions sanitaires. Reportage.

De notre envoyée spéciale

Elle est arrivée seule, ce matin, aux petites heures du jour. Quand le Dr Jean-Edouard Viala, chef du service d'obstétrique et de gynécologie de l'hôpital de l'université d'Etat d'Haïti, la fait entrer dans son bureau, elle grimace en s'asseyant. Le médecin lui prend la main. L'appelle "chérie" et lui parle en créole. Sandrine a 25 ans, mais une voix de toute petite fille effrayée, en état de choc. Elle ne sait pas qu'ici elle est répertoriée "API", avortement provoqué interrompu. Le Dr Viala a l'habitude.

Des Sandrine, il lui en arrive une vingtaine par semaine. Si 25% sont victimes de fausses couches spontanées, les trois quarts d'entre elles viennent après un avortement clandestin. Parfois forcé. C'est ce qui est arrivé à la jeune femme.
"L'enfant" n'allait pas bien

Elle chuchote son histoire, et de grosses larmes roulent sur ses joues. On comprend que, depuis un an, sans emploi, elle avait une relation avec un homme d'une soixantaine d'années, sans doute marié, qui faisait bénéficier la famille de Sandrine de ses largesses. Quand elle s'est rendu compte qu'elle était enceinte, elle s'est réjouie. Mais un jour elle a eu un peu de fièvre, et l'homme, prévenant, l'a conduite chez un "médecin" qui lui a dit que "l'enfant" n'allait pas bien et l'a renvoyée chez un "confrère". Celui-ci lui a fait une piqûre, "pour que le bébé aille mieux". Puis elle s'est évanouie.

Combien d'heures plus tard s'est-elle réveillée seule, baignant dans son sang, les pieds dans les étriers ? Elle ne le sait pas. Son amant a disparu. Le bébé aussi. Son dossier montre qu'elle souffre de carence en fer, d'une phlébite et d'une grave infection qui nécessite une hospitalisation d'urgence. Quand on la retrouve quelques jours plus tard dans la salle commune de pathologie gynécologique, elle mange à même une bassine une bouillie que sa tante lui a apportée, puisque ici on n'a pas les moyens de nourrir les patients. Son long tee-shirt qui bâille sur ses épaules nues laisse voir la perfusion d'antibiotiques plantée dans son bras. Elle regarde les femmes autour d'elle, avec les bébés qu'elles viennent de mettre au monde. Elle ne sait pas si elle pourra un jour être à nouveau enceinte, et détourne les yeux vers la fenêtre.

La veille, dans son cabinet, le Dr Viala a reçu une mère et sa fille de 14 ans qui s'étonnait de ne plus avoir de règles. Il a branché son Doppler, et lui a fait écouter le coeur du bébé. L'adolescente était enceinte de vingt semaines. Quand il lui a demandé qui était "l'auteur", elle a demandé : "L'auteur de quoi ?" Qu'allait-elle faire de cette grossesse déniée ?
Une femme sur 7 avorte au cours de sa vie

Personne ne le sait. En Haïti, l'avortement est strictement interdit : c'est l'article 262 du Code pénal, qui remonte à... 1835 ! Et punit de la réclusion criminelle à perpétuité la femme qui avorte et tous ceux, intermédiaires, pharmaciens, médecins, qui lui prêtent leur concours. La loi n'est jamais appliquée. A peine, de temps en temps, entend-on vaguement parler de poursuites judiciaires, qui débouchent pour la plupart sur des non-lieux.

Président de la Shog - Société haïtienne d'Obstétrique et de Gynécologie -, le Dr Vladimir Larsen n'en peut plus de cette hypocrisie. Avec 530 décès maternels pour 100.000 naissances, dont plus de 100 surviennent après des avortements, Haïti a le plus fort taux de mortalité maternelle de tout le continent américain. On sait qu'une femme sur sept, ici, avorte au cours de sa vie. Et que les grossesses précoces démarrent le plus souvent un an après les premières règles, vers 12 ou 13 ans.

Comme son confrère Viala, comme les infirmières qui accueillent ces jeunes filles, ces jeunes femmes si abîmées quand les choses tournent mal, il se bat, contre la bigoterie, l'obscurantisme, le machisme ordinaire dans un pays où l'extrême pauvreté n'explique pas tout.
Ce ratio de mortalité maternelle n'est pas tolérable. Pas plus que les agressions sexuelles qui constituent un pourcentage si important de nos consultations, et entraînent si souvent des grossesses non désirées. Nous, les soignants, nous nous retrouvons alors face à des jeunes filles ou femmes dans une détresse épouvantable et souvent physiquement très mal en point quand elles ont pratiqué des avortements clandestins. Cela ne peut pas durer. Nous n'avons pas le droit de nous taire. Il faut sortir de cette barbarie."
Clinique clandestine

Autour du grand hôpital du centre de Port-au-Prince, des dizaines de pharmacies peintes en vert et blanc attendent les clients. Ici, on ne pousse pas la porte. On grimpe quelques marches, puis on se trouve face à un guichet entouré de barreaux, qui ne permet pas de voir le visage du vendeur. Souvent l'officine que l'on devine derrière lui est plongée dans la pénombre. Méfiant, il peut se montrer agressif quand on lui demande s'il vend du Cytotec. Ce médicament, commercialisé par le laboratoire Pfizer (qui a, entre autres, mis au point le Viagra), est le nom commercial du Misoprostol, destiné au traitement de l'ulcère.

En Haïti comme dans d'autres pays où l'avortement est illégal, il est utilisé dans la moitié des cas "pour tomber la grossesse", et fait l'objet de campagnes de préconisation sur le Net par certains sites qui prétendent avec une légèreté insensée vouloir ainsi venir en aide aux femmes. Si le pharmacien est conciliant, il vend le comprimé de Cytotec entre 50 et 100 gourdes, la monnaie haïtienne. Soit 1 ou 2 euros. Selon les dosages conseillés, il faut entre 8 et 12 comprimés, vendus au détail. Ce n'est pas rien dans un pays où le revenu moyen par jour est de 2 euros.

Quand le pharmacien faire la bonne affaire, il conseille de prendre la ruelle qui longe le bâtiment et de poursuivre en pataugeant dans une rigole d'eaux usées au milieu des poules et des chiens errants jusqu'à une porte dérobée. Là, dans des locaux climatisés, des blouses blanches attendent, précisent la posologie et proposent de revenir pour un curetage qui coûtera entre 80 et 120 euros dans la clinique clandestine qui se cache derrière ces murs. A la moindre hésitation - clandestinité oblige -, on vous fera comprendre qu'il est urgent de partir, et votre sortie du quartier sera surveillée jusqu'à ce que vous ayez déguerpi.
Perforations, hémorragies, stérilité

Le Cytotec est utilisé à la fois par voie orale et par voie vaginale, avec du Toro, un soda énergisant, du vin, de la bière ou du jus d'ananas. Tous les médecins ont vu ce qu'il peut provoquer : un utérus déchiqueté, des perforations, des hémorragies importantes et parfois la stérilité.

Qu'importe ! Des marchands ambulants en vendent sur les trottoirs, sans être inquiétés. Parfois, cela fonctionne "bien" comme dans le cas d'Emilie, que nous présente le Dr Myrna Eustache, responsable de POZ, une ONG qui accueille les malades du sida et a ouvert le "téléphone bleu", un centre d'appels téléphoniques disponible 24 heures sur 24, sept jours sur sept. Désormais, les demandes concernant l'avortement y sont de plus en plus fréquentes, notamment des conseils sur l'usage du Cytotec.

Chômeuse, 38 ans, divorcée et mère de deux filles de 20 et 18 ans, Emilie n'a pas supporté les coups de son nouveau compagnon quand elle a lui a appris sa grossesse. Elle l'a mis dehors. Et un matin, elle a avalé deux pilules à jeun, puis le soir en a glissé deux autres dans son vagin. Trois heures plus tard, elle saignait. Son gynécologue lui a dit que "l'oeuf était enlevé". Alors elle est allée à l'église demander pardon.
C'était mon secret avec Dieu. Maintenant, je sais qu'il m'a pardonné et tout va bien."

Emilie a eu de la chance, le Dr Eustache en convient.
Ce que je vois le plus souvent, ce sont des jeunes filles de 13 ans qui se font avorter par des charlatans. C'est criminel. Il ne faut pas qu'en Haïti l'avortement reste un tabou."
Ambiguïtés

Un tabou ? Danièle Magloire, sociologue et militante féministe bien connue qui se bat depuis si longtemps contre les violences faites aux femmes, notamment à travers Kay Fanm (la "maison des femmes"), sait parfaitement le placer dans l'entrelacs des ambiguïtés haïtiennes.
Il faut tenir compte du marquage social et patriarcal. Quand on a les moyens, on peut avorter, et cela ne se saura pas."

Les prix sont d'ailleurs pratiquement publics : entre 200 et 300 euros chez un médecin ; entre 120 et 160 dans une clinique privée. Un curetage ? Entre 50 et 80 euros dans le privé, contre 30 euros à l'hôpital public après un avortement clandestin. On peut aussi faire venir un stérilet de l'étranger dont l'achat et la pose reviendront à 250 euros dans un cabinet confidentiel, plutôt que de choisir celui qui est subventionné (20 euros), mais qui sera posé à l'hôpital au risque que cela se sache.

Car c'est la sexualité des femmes dans son ensemble qui est un tabou. Ne dit-on pas communément qu'au-dessous de la taille le corps de la femme appartient à son mari ?

Ainsi, il n'y a pas qu'un régime matrimonial (le mariage étant minoritaire). Il existe, explique la sociologue, le "plaçage", une union de droit coutumier, non inscrit à l'état civil mais consacré par la communauté ; et le viv avèk ("vivre avec") qui n'exige pas la cohabitation permanente.
Dans la pratique, les femmes haïtiennes sont inscrites dans des monogamies en série, et les hommes dans la polygamie."
Croyances obscures

Avec une contraception à un taux exceptionnellement bas et la plupart du temps dictée par les hommes (36% des Haïtiennes utilisent une contraception contre 68% des Dominicaines et 95% des Colombiennes !), comment s'étonner de la pratique généralisée de l'avortement ? Des croyances obscures bloquent l'usage de moyens anticonceptionnels, et rejettent les méthodes "planin- n". Le préservatif ? C'est lui qui transmettrait le VIH, et selon certains prêtres pousserait à la fornication. La pilule ? Un péché aussi pour bien des Eglises, seul Dieu pouvant décider du nombre d'enfants qu'une femme peut porter.
Ici, l'avortement se pratique joyeusement et à tour de bras !, note Danièle Magloire. Et pour beaucoup de jeunes, c'est devenu une méthode de contraception."

D'autant que les femmes ne maîtrisent pas leur sexualité :
La contrainte est exercée par les hommes, qu'il s'agisse de contraception, de grossesse ou plus généralement des rapports sexuels. Les femmes n'ont pas le droit de dire non, subissant en plus du reste des pressions de nature économique de la part des hommes. Ils ne peuvent admettre de perdre le contrôle sur l'activité sexuelle de leur compagne. D'autant qu'une contraception efficace l'entraînerait inéluctablement vers des aventures extraconjugales sans risque d'être enceinte."

Alors, les femmes se débrouillent comme elles peuvent. Comme elles l'ont fait de tout temps. Depuis l'époque de l'esclavage, où nombre d'entre elles ne souhaitaient pas mettre au monde de futurs esclaves. Dans les zones rurales, où l'accès aux centres de santé est si difficile, et où l'on s'arrange toujours volontiers avec la médecine traditionnelle pour ne pas mettre au monde un kaka san savon, un enfant sans père. Les "médecins feuille" ou les matrones savent préparer les décoctions nécessaires, à base de racines de bananier, d'écorce de campêche, de feuilles de citronnelle ou de tisane de "bois crabe".

D'ailleurs est-ce si grave que cela quand, dans les croyances populaires, l'embryon, jusqu'au troisième mois de grossesse, est considéré comme une boul san, une boule de sang qui n'est pas encore un être humain (1) ? Et puis, au fond, qu'importent les souffrances, les échecs, les séquelles ? A part les féministes - dont les associations avaient été interdites pendant les trente années qu'a duré la dictature - et certains médecins, qui s'est jamais vraiment soucié du sort des femmes ?
L'apocalypse

Le 12 janvier 2010, à 16h53, Haïti a vécu l'apocalypse. Le tremblement de terre fait plus de 200.000 morts et 300.000 blessés. 1,5 million de personnes sont sans abri. 40% de la population de la capitale, Port-au-Prince, est hébergée dans des camps. Quelques mois plus tard, c'est une épidémie de choléra qui touche 700.000 personnes dont 8.000 meurent.

Dans ce petit pays de 10 millions d'habitants, une noria d'organisations internationales et humanitaires déferle. Rarement société aura été aussi étudiée, scrutée. Infantilisée (2) ? Dans les camps de fortune, la promiscuité est infernale. Les enfants, les adolescents - orphelins ou non - sont souvent livrés à eux-mêmes. Pour nourrir leur famille, les femmes, parfois veuves, dépendent du bon vouloir des hommes qui distribuent l'aide alimentaire.

Cette situation dramatique a-t-elle provoqué une augmentation spectaculaires des agressions sexuelles comme ont pensé le découvrir des humanitaires et des journalistes ? En tout cas, les médecins ne vont pas tarder à voir arriver de très jeunes filles enceintes.
Survivre dans le chaos

Yves Rose Edouard, trésorière du centre d'accueil des femmes victimes de violences à la Sofa - Solidarité Fanm Ayisyen ("femme haïtienne") -, se souvient très bien d'une amie, vivant dans un camp, dont les trois filles de 12, 15 et 16 ans se sont retrouvées enceintes en même temps... Dans le chaos, les femmes ont dû survivre. Mal.

Quatre ans ont passé depuis le séisme. Il n'y a "plus" que 150.000 personnes dans les camps. Mais à la maternité Isaïe-Jeanty de Port-au-Prince, le directeur, Raymond Fleurimont, a constaté il y a quelques jours qu'une jeune fille de 19 ans était partie en laissant son bébé sur la table d'accouchement.

Parfois, le médecin récupère de jeunes écolières, si mignonnes dans leurs uniformes pimpants, qui ont accepté de faire "une roue libre", c'est-à-dire de monter dans la voiture d'un homme croisé sur le chemin de l'école, en échange de quelques centaines de gourdes qui permettront de payer leur "écolage" (scolarité) et d'apporter un peu à manger à la maison. Leurs ventres s'arrondissent déjà.

Le document secret
Ce document est jusqu'ici resté secret. C'est une résolution adoptée après le colloque organisé en mai 2013 par la ministre de la Santé, le Dr Florence Guillaume, qui a réuni médecins, féministes, religieux, sur l'avortement. Même deux représentants de la très conservatrice église protestante ont fini par la signer après une belle foire d'empoigne avec les associations de femmes !
La démarche, dans une société patriarcale et très religieuse, ne manque pas de courage. Avec, au bout, ce constat : la législation est "obsolète et pernicieuse" et il faut "l'abroger". La voie de la dépénalisation et d'une libéralisation très encadrée, dans le cas notamment d'avortements thérapeutiques, va-t-elle s'ouvrir ? Encore faudrait-il que ce texte ne reste pas confidentiel et qu'un projet de loi soit un jour déposé au Parlement...

Agathe Logeart - Le Nouvel Observateur

(1)"Obstacles culturels et psychosociologiques à l'utilisation des contraceptifs en Haïti", Wiza Louis et Albert Rochet. Recherche de la Direction de la Promotion de la Santé, Fonds des Nations unies pour la Population et Union européenne (2008).

(2) Voir le film de Raoul Peck, "Assistance mortelle", Arte, 2013.

Source: http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20140919.OBS9753/tomber-la-grossesse-l-enfer-des-avortements-clandestins-a-haiti.html?xtor=RSS-19



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