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Imagine Haïti

10/01/2014

Imagine Haïti

Article paru sur un blog de Libération.fr le 10 janvier 2014

Vainqueur du tout premier Prix universitaire international du carnet de voyage et lauréat de la bourse Paris Jeune Aventure 2012, Fabory Mara, 25 ans, revient sur son travail à Haïti. Une intelligente réflexion sur l'art et le témoignage.

Mon projet «Imagine» était de réaliser un carnet de voyage sur l’état des lieux d’un pays «disparu» depuis le tremblement de terre de Janvier 2010.

Après mes voyages aux Philippines, et au Rajasthan, j’ai voulu partir vers d'autres leux, aux antipodes, mais connaissant situations relativement comparables: difficultés de vie et valorisation des arts (de toute créativité artistique) soit par la tradition soit comme nouvelle dynamique d’adaptation au tragique. Intrigué par ce pays souvent diabolisé, maudit par les médias «et même par Dieu» selon les Haïtien eux-mêmes, il me semblait important d’y faire un constat personnel afin de m’imprégner de son Histoire.

Attiré par le désordre et le chaos, j’aime en revanche le structurer, lui donner une forme, une esthétique, une harmonie, mais surtout un sens. La situation de Port au Prince semblait donc s’y prêter.

Par le dessin, j’ai cherché à déceler les forces cachées animées par l’humain, de manière à opter, non pas pour le regard externe de l’étranger saisi par le spectacle des désastres, mais pour adopter le point interne d’un Haïtien, refusant catégoriquement de constater passivement le tragique de situation.

En ce sens, Haïti, «Perle des Antilles», a gardé cette dynamique dans la fierté de son passé qui fait d’elle un Etat d’exception: première pays issu d’une révolte d’esclaves, première Démocratie noire, seul pays francophone indépendant des Caraïbes.

Autrefois, l’or et le sucre en faisaient sa richesse.

Aujourd‘hui, l’artiste, valorisé comme «un entrepreneur de la culture et un passeur de symboles «réinvestit ses ruines comme un tissu urbain identitaire à reconstruire (dans une nécessité de survie aussi) par les forces de l’Esprit, par une créativité sans limite, et non dans l’attente des aides promises (et souvent invisibles).

Créativité qui se nourrit de tous les systèmes D de la survie et qui rend l’homme si inventif, avec ce mélange de morts et de vivants, de squelettes intégrés à l’Art de la rue et des vivants appartenant aux ombres de cette même rue.

Mes intentions graphiques ont alors été de chercher à harmoniser l’environnement discontinu de Port-au-Prince en cherchant à le rendre visuellement continu, à l’image de la vie qui n’a jamais cessé.

Totalement déstructuré, fracturé, l’environnement urbain de Port au Prince est d’une agressivité perturbante.

Agressivité que j’ai cherché à retranscrire d’une façon graphique d’une part, et en déchirant des pages de mes carnets d’autre part.

Déchirure symbolisant cet espace urbain sectionné, fragmenté, à l’ image des secousses sismiques, telle l’empreinte de ses conséquences dramatiques. La déchirure terrestre du tremblement de terre se trouve ainsi harmonisé et atténué, tout en étant équivoque.

Mes dessins sont donc des fragments de ville, des fragments d’instantanés, des projections spontanées de ce que j’ai vu, un état des lieux de mon ressenti immédiat, fragments de vie et de survie, non pas dans une vision apocalyptique mais plus humanisée, comme celle souhaité par le haïtien.

Car, il a fallu aussi faire face à la pression de la rue, aux questionnements, étonnements et aux réactions parfois rudes des habitants des quartiers: je pouvais être l’intrus dérangeant qui ne dessinait pas le beau en soi mais le naufrage, déjà trop souvent médiatisé pour son côté spectaculaire: c’est dans l’échange et le respect que j’ai alors compris leur demande: oui, participer à la réhabilitation de ce désastre par l’ Art, mais en respectant l’anonymat de ses êtres.

Les jeunes voulaient tous des portraits, mais pas dans le cadre des ruines de la ville.

Ainsi, représenter cette population dans des conditions extrêmes n’était pas ma priorité. Les parties blanches ou «vides» de mes croquis les symbolisent. Elles apparaissent dans l’abstraction des vides et représentent un espace viable.

Leur absence graphique doivent laisser place à notre imagination…

Les croquis invitent donc le spectateur à s’imaginer, et à se représenter les scènes de vie quotidienne à partir de ces fragments et à les recomposer mentalement afin de ne pas s’attarder sur les difficultés de survie.

Sur place, le dessin m’a souvent permis de me sentir plus à l’aise dans cet environnement, en l’observant pour en trouver une organisation, un sens, dans la fascination du comble des chaos humains ou urbains qui nous submergent alors, avec ce sentiment d ‘admiration, celui d’une force mentale surhumaine qui permet de survivre à toute catastrophe.

Rendre visuellement plus harmonieux un paysage urbain totalement fracturé, inacceptable et déshumanisant, soit-disant en voie de reconstruction, était alors impératif.

Seul, l’art, comme ersatz d’une réalité insoutenable, peut aider, au niveau mental, et comme première étape dans une démarche de sublimation ou de réappropriation des lieux à reconstruire dans un pays que l’Histoire et la Nature même n’a cessé de déconstruire.

«Imagine» se compose de trois carnets. Deux de format A4 de type moleskine et un plus petit. Ces carnets sont accompagnés de cinq formats retravaillés. (76 par 21cm).



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