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Quatre ans sous les tentes

10/01/2014

Quatre ans sous les tentes

Des années après le séisme qui a ravagé Haïti, près de 150 000 personnes languissent dans des conditions inhumaines dans quelque 300 "camps provisoires" devenus de fait des bidonvilles. Et la menace d'en être évincé est quotidienne.

Le Nouvelliste | Bertrand Mercéus | 12 janvier 2014

Un centre de traitement du choléra installé par la Croix Rouge à Carrefour dans la banlieue de Port-au-Prince, décembre 2010. - AFP / Thony BELIZAIRE

Carrefour, dans la banlieue de Port-au-Prince. La Plateforme des organisations haïtiennes des droits humains (Pohdh) – membre du Collectif des organisations pour la défense du droit au logement – a organisé une visite guidée dans trois camps de Carrefour. Un membre du collectif explique aux journalistes l'objectif de la visite.

Alors qu'un enfant de moins de deux ans joue dans la poussière à ses côtés, Jackson Dolisca enchaîne : "Nous vous emmenons visiter ces camps afin que vous constatiez vous-mêmes dans quelles conditions les gens y vivent, quatre ans après le séisme. Lorsque c'est nous [les organisations civiles] qui le disons, on dit que nous mentons", explique-t-il.

Dans les trois camps d'hébergement visités, la situation se dégrade à vue d'œil. Les déplacés vivent sans aucune structure sanitaire. Les camps puent. "Nous n'avons pas d'eau, pas de latrines", affirme Jean Eddy Destiné, un des responsables de Mariani 8, un camp où survivent 143 familles depuis quatre ans. Il indique que les gens font leurs besoins dans des sachets en plastique pour ensuite les jeter à la mer.

"C'est une calamité"

Quant au camp Gaston Margron, sis près du pont de Mariani (Carrefour), la situation est encore plus alarmante. Les 871 familles qui y vivent font leurs besoins à même le sol sous une bananeraie située alentour. "C'est une calamité", dit d'emblée Abel Joseph, gérant du camp. "Les gens tombent souvent malades à cause de cette situation. Nous avons été touchés par le choléra. C'est un CTC [centre de traitement du choléra] de MSF qui nous a aidés."

La situation d'extrême précarité des occupants du camp saute aux yeux. Abel Joseph dit y recenser 300 enfants, dont la grande majorité ne vont pas à l'école. Alors qu'il parle, des dizaines de gosses jouent entre les tentes crasseuses. Quelques rares débrouillards de ce vaste camp mènent des activités commerciales, presque insignifiantes. "Si ce n'était les bouteilles en plastique que les gens ramassent pour revendre, beaucoup seraient déjà morts de faim", déclare un sinistré.

Les occupants se plaignent de l'insécurité. D'après eux, "c'est le propriétaire même du terrain qui en est le principal responsable", afin de les forcer à partir. Ils prévoient "une marche pacifique jusqu'au palais national", pour faire entendre leurs revendications".

"Nous allons bloquer Carrefour !"

Le camp Grace Village à Lamentin 54, comme beaucoup d'autres, pue. "La situation est déplorable, reconnaît Lestin Francy", responsable de ce camp qui compte 512 familles. "C'est dans un trou à ciel ouvert que les gens balancent leurs matières fécales dans des sachets en plastique."

Eux aussi ont des problèmes d'insécurité. Ils affirment que "plusieurs tentatives ont été entreprises pour brûler le camp". "Le pasteur Joël Jeune [propriétaire du terrain] nous donne un dernier ultimatum pour vider les lieux avant la fin du mois", raconte Mirlande Isemé, mère de trois enfants. "Il a dit que si nous refusons de quitter son terrain, il nous fera partir manu militari. Nous aimerions bien quitter le terrain, mais nous n'avons pas d'autres endroits où aller."

Caroline Lexis, une femme de plus de 30 ans, ne cache pas sa frustration. "Nous avons élu le président Martelly pour qu'il nous retire de sous les tentes", souligne-t-elle, le visage crispé. "Nous avons appris qu'il débloquait des millions de dollars pour le carnaval alors que nous croupissons sous les tentes. Si le président ne réagit pas, nous allons bloquer Carrefour !" peste Caroline, sous le regard approbateur d'une cinquantaine de ses voisins.
 



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