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Sylvie Bajeux reçoit l’insigne de la Légion d’Honneur

10/12/2013

Sylvie Bajeux reçoit l’insigne de la Légion d’Honneur

Allocution de Sylvie Bajeux

Port-au-Prince, 2 décembre 2013

Monsieur l’Ambassadeur,

Le moment est venu de dire “Merci”.

Merci à la France, à ses représentants ici présents, pour l’octroi de cette médaille qui symbolise les plus hautes valeurs de la République française.

Merci à mon fils Jacques-Christian Wadestrandt qui a pu arriver à temps pour être à mes côtés ainsi qu’à ma cousine Lorraine Mangonès.

Merci pour leur présence à tous ceux et celles qui sont avec nous aujourd’hui en cette circonstance.

Un merci également pour tous les témoignages de solidarité qui nous sont parvenus de France, de Suisse, du Canada, d’Italie, d’Amérique Latine et tout spécialement de Porto Rico d’où l’on envisageait même l’envoi d’une délégation.

Par ailleurs, et sans fausse modestie, au moment de dire «merci» je ne saurais ne pas évoquer ceux qui tout au long d’une vie ont contribué à faire que ce jour soit possible.

La petite enfance fut marquée par nos grands-parents, Antonin et Maria Tourdot, mais surtout par mon père Christian Tourdot, aimé de tous pour son intelligence, sa remarquable gentillesse et sa grande générosité. Plus tard dans le contexte familial c’est notre tante et notre oncle, Vonick et Albert Mangonès dont l’influence sera déterminante.

Peintre, sculpteurs, architecte, à partir de leur sensibilité propre ils nous conviaient naturellement à réfléchir sur l’énigme et les prodiges de la création artistique. Ceci dans un temps marqué par ce que Selden Rodman appelait « The Miracle of Haitian Art ».

Mais il revient à Albert de nous avoir guidés à travers l’Histoire… de la Découverte à l’Indépendance, passant par l’épopée des Marrons, et nous conviant à contempler la Citadelle, «Vigie», dont il nous expliquait le Pourquoi et le Comment avec une éloquence toujours renouvelée.

En plus de sa remarquable érudition, Albert possédait une intuition spéciale qui lui permettait de détecter les inévitables épisodes de questionnement et de révolte de l’adolescence. A ces moments, il savait être présent, trouver les mots qu’il fallait et insistait sur cet avertissement :
« Ce qui compte ce n’est pas d’être un héros, c’est d’être un bon soldat ».

Cette expression de gratitude ne saurait passer sous silence ce que je dois aussi aux enseignants qui ont su nous inculquer la base des connaissances indispensables associées aux cycles primaire et secondaire. De vrais maîtres qui nous ont entraînés au bon usage de la grammaire française, aux subtilités de l’analyse logique, à relever le défi des mathématiques, de la trigonométrie entre autres… Leurs noms défilent : Mme Craan, Mme Liautaud, Mme Holly, Lucienne Dougé, Lili et Simonne Germain, Madeleine Gardiner, Mê Edner Gousse, Roger Gaillard et, Roger Anglade qui réussit l’exploit de nous faire aimer la chimie !

Une pensée spéciale va à Me Antonio Vieux, ancien ministre de l’Education Nationale qui arrivait chaque jour, à pied, il n’avait pas de voiture. Professeur de littérature en classe terminale, au savoir fascinant et d’une exigence impitoyable. Un jour, abandonnant l’examen des Existentialistes et des Surréalistes il nous apostropha. J’entends encore sa voix :

« Petits garçons, Petites filles, est-ce que vous savez qu’en ce moment même, il y a des jeunes comme vous, qui ailleurs prennent leur fusil pour descendre dans la rue et dire « NON » ?

Il y avait déjà 5 ans que le dictateur faisait régner la terreur.

Nous devions apprendre plus tard que, selon l’histoire, Duvalier l’aurait personnellement exécuté dans le cachot des souterrains du Palais National où il était enfermé.

Avec la dictature installée depuis 1957, la situation devenait de plus en plus intolérable. La décision fut prise, le bac bouclé j’irais terminer mes études à l’extérieur.

A partir de là, deux rencontres vont être décisives :
La rencontre avec Jacques Wadestrandt, premier haïtien gradué de Harvard, étudiant en médecine et la rencontre avec Jean-Claude Bajeux qui nous a quittés il y a 2 ans.

Jacques Wadestrandt était un des dirigeants du Mouvement de Jeune Haïti qui s’organisait à New York pour mettre fin à la dictature de Duvalier.

Un jour de juillet 1964, il partit rejoindre les autres membres du groupe connu pour l’histoire comme « Les Treize de Jeune Haïti »

Ils débarquèrent à Dame-Marie le 5 Août croyant ouvrir un deuxième front, le groupe de Fred Batiste avait déjà débarqué dans le Sud-Est de l’ile. Dans l’attente de renforts ils avaient promis de tenir 3 semaines, ils ont résisté 3 mois. Toutes les forces armées du régime étaient à leur poursuite. Les deux derniers, Marcel Numas et Louis Drouin, capturés vivants furent exécutés publiquement contre le mur du Cimetière de Port-au-Prince, le 12 novembre 1964.

Au nom du Devoir de Mémoire leur sacrifice a été commémoré le 12 novembre dernier.

Le chemin était tracé, il fallait continuer.

Et plus tard ce chemin a croisé celui d’un autre combattant : Jean-Claude Bajeux.

Pour expliquer Jean-Claude Bajeux, rien de mieux que l’héritage qu’il a laissé. Son nom et celui de son organisation sont associés pour toujours à la lutte pour la défense des droits humains dans toutes ses composantes et ses obligations. Comme l’écrit Jean Charles dans la revue ‘Pour Haïti’, « …. Jean-Claude Bajeux, entendait œuvrer en faveur de tous les Haïtiens de tous horizons, (politiques, sociaux et religieux) d’où l’appellation « Centre œcuménique ...». L’Ambassadeur Rodolfo Mattarollo, dans son hommage parle de « la dulce indignacion » de Jean-Claude Bajeux. C’est vrai et cette indignation tenace mais maîtrisée prenait sa source et sa force dans la volonté inébranlable de Jean-Claude de mener jusqu’au bout le combat pour la justice et contre l’injustice ... contre toutes les formes d’injustice.

Compagne et partenaire de ce long parcours, il me semble pouvoir dire légitimement aujourd’hui
« Nous n’avons jamais pensé être des héros, mais nous avons peut-être réussi à être de bons soldats».

Sur ce chemin il faut continuer : Je réponds ‘Présente’.
 



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