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Haïti peine à se relever

06/12/2013

Haïti peine à se relever

Article paru dans La Croix - 4 décembre 2013

Quatre ans après le séisme dévastateur de janvier 2010, 170 000 personnes n’ont toujours pas de logement définitif en Haïti. La plupart des ONG sont parties, mais la mission de l’ONU est restée sur place. La précarité règne pour beaucoup, du fait de la faiblesse de l’État et des services publics.

Des dizaines de milliers d’Haïtiens vivent encore dans des camps de fortune, sans aucune sécurité.

(Swoan Parker / Reuters / REUTERS)

Quatre ans après le séisme qui, le 12 janvier 2010, a transformé la capitale haïtienne en un vaste château de cartes démoli et fait plusieurs centaines de milliers de morts, les rues de Port-au-Prince ont enfin retrouvé un visage normal. Il y a bien encore des maisons délabrées, mais les débris ont presque disparu. Et certaines scènes n’ont rien à voir avec le séisme.

Les maisons de commerce de la Grand-Rue, autrefois haut lieu de Port-au-Prince, sont ainsi depuis longtemps à moitié effondrées, vaincues par l’abandon, la crasse et les incendies.

Seuls les étals d’un vaste marché permanent à ciel ouvert, où l’on a commencé à installer les guirlandes de Noël, donnent de la couleur à leurs devantures noircies. Si la ville est toujours chaotique, les espaces publics ont retrouvé leur fonction d’origine. Le Champ-de-Mars, la place principale de Port-au-Prince, qui abrite le Palais national et l’ambassade de France, a été rendu aux voitures et aux petits commerces.

170 000 habitants sans logement

À Pétionville, sur les hauteurs de la capitale, la place Boyer a été réaménagée et offre le spectacle réjouissant d’un espace redevenu lieu de vie. Mais Port-au-Prince est encore très loin d’avoir tourné la page du séisme.

D’abord, parce que la reconstruction à proprement parler n’a pas commencé. Si les habitants ont rebâti avec les moyens du bord, le Palais national, enfin rasé, laisse place à une pelouse vide.

Sur le Champ-de-Mars, des palissades rouges annoncent des chantiers à venir, pour reconstruire les ministères environnants réduits à la poussière par « Goudou-goudou », surnom donné par les Haïtiens au séisme en raison de son bruit. Ensuite, parce que le pays compte encore des dizaines de milliers d’habitants sans logement : 170 000, selon les données officielles.

Une nouvelle vie dans des zones précaires

On est donc très loin des 2,5 millions de sans-abri qui n’avaient eu d’autre solution que de se réfugier sous une bâche ou sous une tente après le 12 janvier 2010. Mais cette baisse ne signifie pas que tous ont retrouvé une situation stable…

Beaucoup ont commencé une nouvelle vie dans des zones précaires. Les statistiques ne comptent plus la gigantesque zone de Canaan, en dehors de Port-au-Prince, où des dizaines de milliers d’habitants se sont installés, plus ou moins spontanément, attirés par un camp construit par l’ONU dans la région.

C’est une vraie commune – ou plutôt un bidonville – qui a vu le jour et attend désormais que l’État apporte les services de base.

« L’Etat doit jouer son rôle »

Même chose à Carradeux, dans le nord de Port-au-Prince. Ces sinistrés font, eux, toujours partie du décompte officiel. Mais pour combien de temps ? Certains ne veulent d’ailleurs plus entendre parler du séisme.

Comme Leroy Wood Joseph, l’un des responsables du comité qui gère le camp. Ou plutôt, le « village ». « Depuis 2012, nous insistons pour que l’on dise qu’il s’agit d’un village, c’est important, explique ce professeur d’école. Nous sommes installés ici et nous allons y rester. Il faut désormais que l’État joue son rôle, comme dans un autre quartier. »

En arrivant depuis la route, passé le muret qui évoque bien un camp, on se sent en effet comme dans une autre zone populaire de Port-au-Prince, où les fils électriques se croisent et se recroisent, et où il faut marcher vers un point d’eau à plusieurs centaines de mètres pour cuisiner.

« Nous nous sommes battus et nous avons obtenu que l’État reconnaisse que ces terrains étaient à lui », assure Leroy Wood Joseph. Faute de cadastre, la propriété foncière est une jungle à Port-au-Prince. Lui et ses collègues voulaient donc faire reconnaître que personne ne pouvait revendiquer aujourd’hui ce terrain occupé.

Cours dans des bus

Bienvenue donc au « village Carradeux ». Pourtant, une fois dépassées les premières rangées de maisonnettes en bois – en fait, des abris temporaires donnés par Catholic Relief Services, l’ONG catholique américaine, membre de Caritas –, des tentes rappellent la raison d’être des lieux… « Il y a ici 10 000 habitants, soit environ 2 500 familles, et seulement 800 abris ont été distribués », poursuit Leroy Wood Joseph en faisant visiter les lieux.

La zone est plutôt calme, grâce à la Minustah – la mission de stabilisation de l’ONU envoyée en Haïti en 2004 –, toujours présente dans le camp, et à quelques policiers haïtiens.

Mais les ONG, elles, ont plié bagages, comme d’autres organismes internationaux impliqués au temps de l’urgence. Du coup, les moyens ne sont plus là, et l’État n’a pas encore pris la relève. Notamment pour l’école, un abri temporaire qui compte quelques petites salles sombres, équipées d’une poignée de bancs et de chaises. Bien insuffisant pour les enfants de cette zone du « village ».

Les cours ont donc lieu dans trois bus verts déglingués, donnés par la République dominicaine après le séisme. Chaque après-midi, après les cours, chaises et bureaux sont entassées dans les petites classes fermées à double tour. Le matin, on ressort le matériel et les enfants grimpent dans les bus immobiles…

« Combien de temps tiendrons-nous ? »

Aujourd’hui, comme il y a de la visite, une mini-manifestation a été organisée. Quelques gamines, toujours très apprêtées et bien coiffées, malgré la poussière, tiennent des pancartes à leur échelle, pour demander de l’argent pour l’école – à l’ONU, à la communauté internationale…

Devant les enfants qui viennent de poser à terre leurs petits panneaux et commencent à courir, l’une des responsables de l’école plaide leur cause. Avec son chignon et sa force de conviction, Mme Hughette ressemble aux directrices d’école de toutes les latitudes.

« Depuis le début de l’année, nous n’avons plus de quoi payer les professeurs – 100 dollars par mois, explique-t-elle. Nous continuons à donner les cours, mais combien de temps tiendrons-nous ? Et vous voyez le matériel que nous avons ? Comment faire cours dans ces conditions, sous le soleil ? Comment donner un futur à ces enfants ? »

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L’aide humanitaire pour Haïti en 2014

Les autorités haïtiennes ont lancé un appel pour recevoir 100 millions de dollars (75 millions d’euros) d’aide en 2014, soulignant que les dons ont beaucoup baissé depuis le séisme de janvier 2010 qui fit environ 300 000 morts et 1,5 million de sans-abri. En 2010, les Nations unies avaient promis 9 milliards de dollars (7 milliards d’euros) pour la reconstruction d’Haïti.

Tout n’a pas été versé et une importante partie des sommes offertes ou prêtées par le FMI, a « disparu», du fait de la corruption qui sévit dans le pays le plus pauvre des Amériques.

En 2014, l’Union européenne compte mobiliser 18,5 millions d’euros en aide humanitaire pour Haïti, une hausse par rapport à 2013 (15 millions). Parallèlement, l’UE a prévu de maintenir l’aide au développement à Haïti en apportant un appui budgétaire de 112 millions d’euros pour les deux prochaines années et 420 millions pour la période 2014-2020.

Plus de 80 % de l’aide au développement transite par le gouvernement d’Haïti et concerne quatre secteurs prioritaires : la réforme de l’État, l’éducation, le développement urbain et la sécurité alimentaire.

GILLES BIASSETTE (à Port-au-Prince) Haïti peine à se relever



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