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Penser le chemin vers le développement du mécénat culturel

23/10/2013

Entretien avec Anne Lescot au sujet des Rencontres sur le mécénat culturel en Haïti

Penser le chemin vers le développement du mécénat culturel en Haïti

Entretien mené par Axelle Beniey pour Gens de la Caraïbe/KAMACUKA en octobre 2013 par téléphone.

Les 23 et 24 octobre 2014 se tiendront à Port-au-Prince les rencontres du mécénat culturel. Pendant deux jours, 29 invités haïtiens et français s’exprimeront à travers des conférences, tables-rondes et ateliers afin de décrypter le financement privé de la culture et d’ouvrir des portes à son développement en Haïti. Les rencontres sont une initiative du Collectif 2004 Images, partenaire de Gens de la Caraïbe pour le projet KAMACUKA et de la Fondation Culture et Création. Anne Lescot, directrice du Collectif 2004 Images, nous explique dans un entretien les enjeux portés par cet événement audacieux et innovant.

Pourquoi le Collectif 2004 Images a-t-il souhaité organiser cet événement ? Quelles seront les problématiques exposées ?

Le Collectif 2004 Images a pour mission de mettre en avant la créativité haïtienne contemporaine. Depuis le séisme de 2010, nous nous impliquons dans la reconstruction du secteur culturel local et le développement d’outils afin de répondre aux besoins de structuration de ce secteur. Accompagner la réflexion des acteurs culturels dans leur recherche de solutions est donc au centre de notre mission.

Notre démarche à travers ces rencontres est d’élaborer une réponse à la situation actuelle. Haïti est devenue une « république d’ONG », dont les interventions sans intervention régulatrice de l’État se situent dans leur grande majorité dans un espace-temps limité, et concernent généralement peu la culture. Pourtant, il est essentiel de soutenir ce secteur, colonne vertébrale et identitaire du pays. Celle-ci prend diverses formes : sites patrimoniaux, traditions matérielles et immatérielles, évènements, lieux de création et de diffusion, commande d’œuvres… Toutes ces formes constituent cet aspect à la fois fragile et inaliénable qu’est l’identité du peuple haïtien. Il s’agit donc de sortir de l’urgence pour entrer dans un véritable développement du pays en faisant appel à ses ressources internes.

Nous nous sommes donc posées des questions pour mieux préciser notre démarche : Comment et où trouver des soutiens financiers, matériels ou encore en compétences ? Comment s’affranchir progressivement de l’aide internationale en mobilisant les ressources locales inscrites dans le long terme ? Quelles données possède-t-on sur le mécénat haïtien et quelles sont les mesures fiscales et autres incitations qui pourraient favoriser son développement ? Quel est le rôle de l’Etat dans le développement du mécénat ?, mais aussi Haïti est-elle prête pour le mécénat ?

L’idée de ces Rencontres du mécénat culturel est donc de démontrer que l'implication des entreprises privées haïtiennes et des philanthropes locaux dans le développement culturel du pays est indispensable. Qu’elle correspond à une réalité non seulement locale mais aussi mondiale.
Ces premières rencontres se proposeront de réfléchir ensemble pour des premières ébauches de réponse.

Ces rencontres proposent de penser une réponse à un secteur en souffrance, celui de la culture, quel en est votre diagnostic ?

La culture a souffert de la destruction des édifices, des biens et surtout des personnes mais elle ne fait pas partie des secteurs prioritaires ; elle est le dernier domaine d’intervention de l’aide internationale. La culture est, en règle générale, le parent pauvre de l’aide, alors que, comme le soulignait l’auteur à succès Dany Laferrière au lendemain du séisme, quand tout s’est écroulé, seule reste la culture. Cette petite phase a eu un effet de ricochet dans l’esprit notamment de nombreux professionnels, de responsables de projet et a redonné courage à beaucoup.

Sans qu’on puisse prouver le lien de cause à effet, un certain nombre de programmes ont ainsi été initiés, soutenus notamment par la Fondation de France. De nombreuses formations courtes, des résidences de création à l’étranger, des ateliers psycho-sociaux, des soutiens à des lieux culturels locaux, etc. Pourtant, trois ans après le séisme, et malgré les liens qui se sont développés entre le secteur culturel local et des structures ou personnes ressources à l’étranger, sur place, les projets, sites patrimoniaux et autres lieux de diffusion et de formation à la culture, peinent à trouver les financements pouvant assurer leur structuration et leur pérennisation.

Seule une poignée de privilégiés bénéficie de ce qui est disponible. Les porteurs de projets culturels locaux ont peu accès aux financements internationaux dans un contexte de crise mondiale économique au sein de laquelle les Etats réduisent progressivement les budgets alloués à la culture tandis qu’en Haïti ce sont les programmes d’aide internationaux qui sont à la baisse.

Parallèlement, la mobilisation des mécènes revêt également une grande signification sur un plan symbolique. La culture, c’est ce qui rassemble et dans le contexte haïtien, cette notion a d’autant plus d’importance que le pays est confronté à des disparités et éclatements sociaux sans précédents.

L’implication des entreprises et individus fortunés témoigne alors d’un engagement et d’une prise de conscience tant sur un plan social que citoyen dans un contexte délétère, où la société civile, le monde politique et celui des affaires semblent fonctionner dans la plus grande méfiance les uns vis-à-vis des autres.

Quelle place a actuellement le financement privé et qui sont les philanthropes ou mécènes ?

Les mécènes, privés ou philanthropes, sont certainement tout aussi nombreux que les sponsors, si ce n’est plus nombreux. Cependant leur discrétion les rend peu visibles, minimisant l’importance de leur action. De plus, faute d’études sur le sujet, le mécénat et la philanthropie demeurent mal connus en Haïti. Pourtant, et en particulier dans le contexte actuel, ils ne peuvent plus être négligés. D'ailleurs, c'est à certain d’entre eux qu’on doit l’un des meilleurs hôpitaux du pays ou encore un espace culturel unique, FOKAL, capable d’accueillir un très large public lors de concerts et spectacles.

L’un des objectifs de ces journées est justement de mettre en lumière ce qui existe déjà comme action de philanthropie en Haïti, les Haïtiens qui soutiennent les autres Haïtiens. Il faut donc identifier ce qui se joue et réfléchir à des éléments de réponses afin de structurer ce secteur. Dans les pays en voie de développement nous pouvons citer plusieurs exemples de philanthropie et de mécènes qui commencent à se structurer. Nous en avons conviés certains pour ces deux jours de rencontres.


Quelle différence faites-vous entre mécénat et sponsoring ? La frontière est-elle franche ?

Dans le contexte haïtien, le mécénat d’entreprise se confond largement avec le « sponsoring ». L’image et l’intérêt immédiat qui peut être retiré d’une opération de soutien priment souvent plus que le sens. Toutefois, certains entrepreneurs ont mené une réflexion sur leur engagement, définissant leur propre politique de mécénat dans un contexte où rien ou si peu est fait pour les accompagner dans leur démarche ; ils ont su trouver une forme d’équilibre entre communication et engagement sociétal.

Quels sont les défis du développement de la philanthropie haïtienne ? Quelle part d’audace ou d’innovation revêt ce projet ?

Ce qui intéresse le philanthrope, le vrai, c’est l’intérêt général, donc différent du sponsoring qui attend des retours à court terme. Or, Haïti a besoin des investissements à long terme. Les entreprises ont été souvent montrées du doigt comme n’investissant pas suffisamment dans le développement du pays. Nous avons donc pris notre bâton de pèlerin pour vérifier quelles étaient leur position mais aussi la conscience de leur responsabilité aussi dans le développement du pays, qui pour nous passe aussi par le soutien au secteur culturel.

Les rencontres des 23 et 24 octobre mettent en avant le dialogue entre des secteurs qui traditionnellement communiquent très peu. L’Etat doit jouer son rôle en créant des dispositifs qui encourageraient les entreprises à apporter leur contribution. L’événement est accompagné par deux chambres de commerces, fiscalistes, Fondation de France. Nous comptons aussi sur des contributions d’experts français à cette réflexion, car le mécénat français a considérablement évolué ces dernières années.

Ces rencontres font partie d’une série d’activités autour du mécénat et de la philanthropie au cours desquelles deux outils importants seront lancés : l’ouvrage « Repères pour le développement du mécénat et de la philanthropie » ainsi que le site Internet www.haiti-philanthropie.org. Pouvez-vous nous en dire plus ?

L’ouvrage « Repères pour le développement du mécénat et de la philanthropie » propose 88 pages pour saisir les enjeux du mécénat en Haïti, connaître les acteurs du mécénat et les porteurs de projets, les lieux ressources sur la philanthropie dans le monde, aborder la fiscalité des dons en Haïti, mieux comprendre la différence entre sponsoring et mécénat… Il sera remis aux participants.

Son contenu a été élaboré à partir d’une enquête menée auprès des représentants de fondations d’entreprises et de mécènes locaux et de porteurs de projets, pour lesquels un questionnaire spécifique a été élaboré. Les données sont présentées sous forme de fiches informatives et accompagnées par la documentation concernant la législation haïtienne relative au mécénat. Ces données permettront d’établir une première analyse du secteur du mécénat en Haïti tout en valorisant l’apport des entreprises au développement de la société haïtienne. L’ouvrage sera distribué aux entreprises mécènes ainsi qu’aux structures de la société civile, via nos partenaires.

Quant au site Internet spécifique www.haiti-philanthropie.org, il réunira les interventions et vidéos des Rencontres et sera conçu en marge de la manifestation. Destiné à regrouper et à diffuser la matière recueillie au cours de ces deux jours, le site internet sera une amorce pour le développement d’une structure pérenne. En attendant, il diffusera l’information relative au mécénat en Haïti, à sa fiscalité et à ses grandes orientations et sera régulièrement alimenté par les partenaires du projet.

A.B.

Photo : Entrée (ou lobby comme disent les Haïtiens) de l'Hôtel Montana où se tiendront les Rencontres du mécénat culturel

> Le programme des rencontres



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